Alain Corbellari

Les mondes du Concombre masqué

page précédente * * * Page 2 * * * page suivante

table des matières

Les personnages

 

1) Concombre - Chourave, le couple maudit. 

Le Concombre Masqué
Chourave

Les personnages communs aux six albums sont au nombre de deux : le Concombre, et son ami. Chourave. Première originalité Mandryka, en réaction contre les animaux anthropomorphes qui ont trop sévi dans la BD, lance les légumes anthropomorphes. Son intention de départ précise (il l’avait expliquée à « Apostrophes ») était d’inventer un héros résolument différent mêlant d’une manière parodique la convention au délire.

 

C’est ainsi que, sans autre raison que celle d’être un personnage de BD, le concombre sera masqué. On s’aperçoit très vite qu’à part ce détail extérieur et dérisoire, il n’a rien d’un héros traditionnel.

Le Concombre en Hiver

Dans les quatre premiers albums, il ne lui arrive pas d’aventures, et celles qui lui arrivent dans les tomes 5 (« Le Broutchlague ») et 6 (« Le Grand Patatoseur ») dénoncent leur facticité. Parfois, il en cherche mais n’en trouve pas : c’est le thème de « Rêve de sable », dans le tome 2 (« Le Retour »), où ce qu’il croyait être une aventure se révèle n’être que « cette triste réalité » (page 10). Son caractère en outre n’est pas irréprochable et un relevé de ses colères, en particulier, serait fastidieux. Il a un langage parfois grossier (à sa manière), il sait être traître, bassement calculateur et ambitieux, mais il garde la qualité essentielle de tout héros de BD l’intrépidité.

Dans le désert du bout du monde, c'était l'heure de la sieste, et le Concombre marinait dans son jus...

Sa principale occupation est de ne rien faire et de se laisser porter par l’absurdité des événements. On le voit fréquemment dans son Cactus-Blockhaus prenant un bain ou alors cultivant ses champs. Il vit avec sa mémé et ne sait pas qu’il y a des éléphants dans sa maison.

Mémé Concombre

La Mémé est un personnage strict et sévère apparaissant parfois pour remettre à l’ordre le Concombre, personnification assez évidente d’un surmoi maternel et protecteur. L’éléphant, quant à lui, représenterait l’homme, l’homme moyen et banal et surtout envahissant, cet « autre » qui, pour Sartre, personnifie l’enfer. On le remarque bien dans le tome 2 (« le Retour »), où les éléphants ne reculent devant rien pour prendre un bain, image dérisoire et absurde de la condition de l’homme moderne.

Les éléphants ne reculent devant rien pour prendre un bain

Le second personnage récurrent, Chourave, a un caractère parfois ambigu. Il est l’ami du Concombre dont il est dépendant car il lui obéit (autre indice : sa maison est beaucoup plus petite). Entre les deux héros, pas de barrière de niveau de langue : ils se tutoient l’un l’autre alors que d’habitude le personnage dominant seul tutoie. Quelquefois même, dans « Quand passent les motives » (tome 4, « La Vie Quotidienne ») par exemple, Chourave prend lui-même des initiatives.

Le Concombre
Tu as vu quelque chose ? - Non et toi ?
Chourave

Mais ce cas est rare. Je qualifiais le caractère de Chourave d’ambigu car ses relations avec le Concombre dans l'histoire « Le Grand Jour » (tome 2, « Le Retour ») se modifient dans le tome 3 (« Maître du Monde »). Ces deux histoires, dont la première peut être vue comme l’esquisse de la seconde, nous présentent un Concombre matérialiste et un Chourave mieux défini socialement. Le rapport de force s’accuse. Chourave devient carrément un nigaud et le Concombre un profiteur cynique. Le lien amical a disparu.

Ça barde chez Les Maîtres du Monde !

La situation est particulièrement complexe dans le tome 3 (« Maître du Monde ») puisque le Concombre est toujours entouré de personnages protéiformes ressemblant à Chourave mais qui ne sont pas exactement lui pour autant. C’est d’abord le journaliste Célestin Sucebonbon qui n’a de Chourave que le nez (et encore). Puis un flash-back nous montre le journaliste Aristide Chourave. Ici aucun doute, c’est bien lui. Il subit des métamorphoses, parallèlement au Concombre et prend l’allure de Célestin. On revient insensiblement au présent où l’on retrouve tout naturellement Célestin. Chourave a disparu. La transmutation s’est opérée.

De Célestin Sucebonbon à Aristide Chourave et à Célestin Sucebonbon.

Voyant son empire s’écrouler, le Concombre se résorbe, abandonnant ses masques pour se retrouver lui-même et son apparence originale.

Voyant son empire s'écrouler, le Concombre se résorbe, pour se retrouver lui-même et son apparence originale.

« Chourave », lui, disparaît et pour la seule fois de toute la série, le Concombre se retrouve seul, toujours à la recherche de lui-même après avoir ôté les voiles de l’hypocrisie qui le recouvrait.

le Concombre se retrouve seul, toujours à la recherche de lui-même, après avoir ôté les voiles de l'hypocrisie qui le recouvrait.

Mais nous sortons ici de la stricte analyse des personnages. Conclusion : à l’instar de Don Quichotte / Sancho Pança ou de Don Juan / Sganarelle, le Concombre et Chourave forment un nouveau couple maudit et la littérature, à la fois déchirés et complémentaires.

La présence de la Mémé n’exclurait pas la possibilité d’une relation œdipienne (toujours possible chez Mandryka) mais c’est peut-être donner trop d’importance à un personnage épisodique (il est vrai qu’on peut postuler son omniprésence inconsciente). Le triangle est exprimé sans doute possible et de manière presque trop évidente en page 41 du tome 3 (« Maître du Monde ») où le Concombre a un téléphone orageux avec sa mère, qu’il a d’ailleurs épousée. Son père, à cette nouvelle, avait changé de chambre … à gaz.

Le triangle oedipien du Concombre.

Comme le Concombre est Maître-du-Monde, la décision d’envoyer son père à la mort ne peut venir que de lui. Mais ici, la ficelle est trop grosse : l’intention parodique se dévoile et le triangle œdipien éclate avec l’évidence d’un canular.

 

page précédente * * * Page 2 * * * page suivante

table des matières

 Notes: