Alain Corbellari

Les mondes du Concombre masqué

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Les personnages (suite)

 

2) Le Patatoseur et son assistant.

Le Concombre Masqué contre le Grand Patatoseur - Début du tome 6

Le Patatoseur est le personnage central du tome 6 (« Le Grand Patatoseur »). On a vu qu’il provenait d’un récit dont la version du tome 5 (« Le Broutchlague ») n’était elle-même qu’un résumé. Comme le Concombre et Chourave, le Patatoseur et son assistant sont indissociables. Personnage double, le Patatoseur réunit les caractéristiques du « méchant » traditionnel de BD et de l’étudiant contestataire du XXe siècle.

Le Grand Patatoseur et son assistant

Résumons brièvement son histoire[5] : brimé par une éducation bourgeoise et sévère, il se révolte contre l’incompréhension de « maîtres sclérosés et imperméables à toute créativité » (tome 6, « Le Grand Patatoseur » page 24) ; il est successivement anarchiste et soixante-huitard puis se lance dans l’étude de tous les livres du monde. Au moment de lire le dernier chapitre du dernier livre[6], on lui coupe l’électricité « sous le fallacieux prétexte que sa dernière facture était demeurée impayée » (tome 5, « Le Broutchlague » page 41).

Les Origines du Grand Patatoseur - (tome 5 - "Le Broutchlague", page 41)

Il se révolte encore et fabrique à partir d’une vieille caisse enregistreuse l’appareil à « patatoser » qui transforme tout en patates.

La jeunesse (genèse ?) contestataire du Grand Patatoseur - Mai 68 ( tome 6, pages 24, 25 et 26)

La première personne qu’il patatose, par erreur, est sa mère qui lui apportait son argent de poche. Il pleure abondamment… sur son argent de poche.

Le Grand Patatoseur pleure sa mère... et son argent de poche ( tome 6, pages 26 et 27)

Puis, il se met, avec son assistant Fourbi, à transformer les radis en oseille pour le compte du petit vizir du président Mégalo. À un moment donné, agacé par son assistant, il lui envoie une décharge de son appareil et Fourbi devient… sa mère, illustrant d’une manière inattendue les rapports qu’entretiennent les deux personnages.

Le Grand Patatoseur, Fourbi son assistant, et sa mère( tome 6, page 44)

Ainsi, une fois de plus, on retrouve une donnée psychanalytique. Le couple « méchant » – « assistant » est extrêmement fréquent dans la BD traditionnelle et Mandryka semble ici nous donner son explication personnelle de l’insistance des créateurs de BD sur ce schéma : le « couple infernal » cache peut-être moins une homosexualité latente qu’une relation œdipienne sublimée. Le tome 5 (« Le Broutchlague ») se présente donc de plus en plus comme le décryptage sans pitié de toutes les ficelles de l’histoire d’aventures.

Le Grand Patatoseur est bordé dans son lit par Fourbi, son assistant ( tome 6, page 36)

Mais le Patatoseur est aussi l’archétype d’une certaine catégorie de révolutionnaires modernes. Les allusions symboliques abondent dans le récit de sa vie : le fait que sa mère était concierge, établissant un lien entre son père (professeur) et le « peuple » ; le fait aussi de bricoler sa machine à patatoser à partir d’une caisse enregistreuse (symbole de la société capitaliste) [7], preuve de la contradiction interne du personnage, encore confirmée par l’attachement qu’il a pour son argent de poche.

Allégorie du « contestataire-révolutionnaire » moderne : « J'ai toujours été une rebelle. »

De plus, il déclare avoir inventé sa machine pour « patatoser tout ce [qu’il] contestait » (tome 6, « Le Grand Patatoseur » page 26) ; comprendre : formater et surtout chosifier tous ceux qui lui résistent. De contestataire, il devient totalitaire, et c’est là que la transition se fait entre l’étudiant et le personnage de BD[8]. La contestation l’a mené au mythe, lui faisant perdre du même coup ses premières résolutions. La contestation ne lui suffisait pas, il lui fallait inventer une nouvelle forme de contestation.

 

En poussant l’expérience à l’absurde, il tombe dans le rocambolesque de la BD d’aventures classiques que Mandryka condamne justement. Au-delà de la référence implicite, on peut voir une critique d’une certaine forme de contestation qui se contredit elle-même en essayant de concilier ses idéaux et son confort personnel et qui finit par se renier elle-même en transformant « les radis en oseille ».

Allégorie : « L'Information » guidant le peuple vers le « Progrès ».

Notons en passant que le thème du savoir universel est fréquent chez Mandryka. J’y reviendrai à propos du Livre du Grand Tout.

 

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 Notes:



[5] Elle est racontée dans les tomes 5 et 6, les deux récits ne présentant que d’assez menues différences.

[6] Variante du tome 6 (qui sur ce point ne reprend pas le récit original) : au moment où il va faire la synthèse des savoirs.

[7] Faut-il songer ici au célébrissime « Money » des Pink Floyd, qui, sur le mythique album Dark Side of the Moon (1973), fait entendre un bruit de caisse enregistreuse ?

[8] Une étonnante histoire de Mandryka, « Staline est de retour », reprise dans Les Inédits (Nice : Z’Editions, 1995, page 26-33), nous montre le Concombre en rédacteur en chef écoutant ses dessinateurs lui résumer leur prochaine BD. Parmi eux : Hitler dont sont reprises des déclarations textuelles. On appréciera le sage commentaire du Concombre qui suit l’entretien : « Au moins, pendant qu’il fait ses bandes dessinées, il ne fait pas de mal » (page 33)…