Alain Corbellari

Les mondes du Concombre masqué

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L'espace

 

1) Le monde du Concombre

 

Le Concombre vit dans un désert qui n’est pas si désert que cela. Bien que le décor soit bien fait de dunes et qu’il n’y ait que deux constructions (sa maison et celle de Chourave), les habitants grouillent de partout, venus d’on ne sait où. Le Concombre y cultive des champs, fait de la pêche, bref à des activités parfaitement propres aux pays tempérés et « civilisés ».

 

En fin de compte, Mandryka semble avoir surtout choisi le désert pour le symbole qu’il représente : symbole de dépaysement (nous ne sommes pas dans ce monde), de solitude (même si ce n’est qu’une façade) et surtout d’éloignement, bien caractérisé par le fait que près de là se trouve un gouffre qui n’est rien d’autre que le bout du monde.

Le Désert du Bout du Monde

L’éloignement est donc double : on est toujours plus loin d’une portion d’infini. Le désert a divers noms, dérisoires : désert du sentiment, de la folie douce, de la mort lente ; ce qui nous importe, c’est de savoir qu’il est « quelque part à l’endroit où ailleurs veut dire ici » (tome 4, page 17).

Quelque part à l'endroit où ailleurs veut dire ici...

Dans le tome 6, on apprend que le désert était autrefois submergé par une mer et que seule émergeait une île, Macédoine — l’île des légumes, évidemment — où se trouvait une ville, et qui était gouvernée par Mégalo le Suprême, président à vie, que je n’ai pas mentionné parmi les personnages récurrents car il n’est, comme l’ancien état du désert, qu’une hypothèse de travail utilisée à la seule fin de montrer que le Concombre ne peut pas être un personnage de BD normal. Rien ne nous empêche donc de dire que le désert a toujours été un désert.

 

Le Concombre habite un « Cactus-Blockhaus », parfois appelé « villa » pour parodier les maisons de campagne petite-bourgeoises[9], symbole évident de défense et de sécurité, demeure inexpugnable, forteresse menaçante là où il n’y a aucune raison de se protéger de quoi que ce soit (d’autant plus que les éléphants y entrent comme dans un moulin !), mais en impose au moins à la minable boîte de conserve où habite Chourave, pour bien faire comprendre le rapport de force.

 

Le Cactus-Blockhaus possède plusieurs niveaux : le grenier est généralement le refuge des éléphants, il peut représenter les zones obscures de notre conscience, le lieu où on relègue les fantasmes pour essayer de les oublier.

Cactus Blockhaus
Le Grenier du Cactus Blockhaus serait-il l'endroit où se relèguent nos fantasmes ?

Les caves par contre sont vastes et labyrinthiques. Elles communiquent avec d’autres habitations, car la plupart des autres habitants du désert, ressemblant généralement à des rats ou à des souris, semblent habiter sous terre. On voit le parallèle que l’on peut faire avec les éléphants : grenier - éléphants / caves - souris, masse contre petitesse dans un rapport que l’on peut au demeurant facilement inverser puisque chacun sait que les éléphants ont peur des souris.

Les caves du Cactus Blockhaus : Bas-fonds du Vice et Royaume des Turpitudes.

Quant aux appartements du Concombre, on en sait peu de choses précises, que d’ailleurs nous ne retrouvons pas dans tous les albums car, nous le savons, nous sommes dans un univers protéiforme que le dessinateur prend un malin plaisir faire varier d’un dessin à l’autre.

Les appartements du Concombre

En revanche, la demeure souterraine du Patatoseur qui reprend tous les clichés relatifs aux repaires des « méchants » : dédale de couloirs, on y distingue aussi plusieurs niveaux :

 

Au premier se situe la chambre à coucher, plus bas le couloir principal et la salle d’expériences. Le couloir mène à une chambre ronde donnant accès à de nombreuses portes qui sont comme les différentes parties d’un labyrinthe, et là non plus il ne faut pas aller trop loin de peur de rencontrer le Minotaure, ou ici le « Gronounourse de Poméranie », sorte de grand gorille qui serait un autre symbole de nos fantasmes refoulés.

Le Labyrinthe de nos Fantasmes Refoulés

Né le 16 août 1940 (4 jours avant l’assassinat de Trotsky)[10] dans les forêts poméraniennes (le Concombre lui souhaite un « joyeux naziversaire »…) et capturé par le Patatoseur, Gronounourse peut aussi représenter dans ce cas précis tout ce que le Patatoseur rejette ou voudrait rejeter, mais qu’il n’arrive pas à extirper, à savoir les origines fascisantes de sa volonté de puissance.

Plus bas encore, on trouve les poubelles et au même niveau, le fond du puits où se trouve Max l’enzyme, assimilé bien sûr aux poubelles. Ainsi, on retrouve partout le labyrinthe qui, plus qu’un jeu, est une défense, une manière de refouler ce qu’on ne veut pas.

Les Poubelles du Fond de l'Être.

Dans le tome 3, la demeure du Maître du Monde réunit des caractéristiques similaires : couloirs, parcours étroits qui servent à protéger le propriétaire des envahisseurs. Le parallèle est ici très net avec le château fort médiéval.

"La Solitude est la rançon de la Grandeur" (Jean Flure)

 

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 Notes:



[9] On note dans le tome 1 les variantes « Villa secrète », « Villa Lobos », « Villa privée », « Villa c’est la vie »…

[10] Et deux mois avant la naissance de Mandryka…