Alain Corbellari

Les mondes du Concombre masqué

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L'espace (suite)

 

2) Les mondes parallèles.

 

Je l’ai déjà dit : plusieurs mondes se bousculent et s’interpénètrent dans les aventures du Concombre Dans le tome 3 par exemple, on observe tout un jeu sur le terme « monde », jeu d’ailleurs plus dialectique que spatial puisque le paradoxe que le Concombre y soulève (en citant d’ailleurs en passant la Soirée avec M. Teste de Paul Valéry) est qu’il y a un monde et plusieurs maîtres du monde. J’y reviendrai plus loin à propos des jeux de langage.

Un Monde avec plusieurs Maîtres du Monde.

Pour illustrer la dialectique spatiale de l’imbrication des mondes, je prendrai l’exemple extraordinaire du tome 2 construit en structure close se refermant sur elle-même : c’est la nuit, le navire des trafiquants de sable accoste au bout du monde. Il est occupé par des hommes et semble avoir traversé le néant pour arriver à proximité du Cactus-Blockhaus, preuve indubitable qu’ils viennent d’un autre monde… qui pourrait être le nôtre.

Le Navire des Trafiquants accoste Quai du Bout du Monde.

À l’aube, ils partent et le Concombre se réveille, se souvenant d’avoir rêvé d’un endroit où la nuit tombe et où le sable donne des rêves « mystérifiques et invaincunables » (page 5).

Le Concombre part avec Chourave à la recherche de l'endroit où le sable donne des rêves mystérifiques.

On peut supposer que ce rêve lui a été inspiré par la présence lors de son sommeil des trafiquants de sable près de chez lui. Il part donc avec Chourave mais se trompe et au lieu de l’endroit où la nuit tombe découvre celui où le soleil se lève. Il repart. Tout près de là, on voit un nègre des trafiquants qui avait déserté et était resté dans le désert. Il se lie d’amitié avec un curieux animal qui s’exprime par sigles. Et l’histoire finit 1à.

Le Concombre et Chourave rencontre le Chanteur de Blues et son Mornave.

Momentanément, car, après deux autres histoires indépendantes, on retrouve le nègre au début de la dernière histoire de l’album, qui chante dans la taverne d’un port.

Le Chanteur de Blues dans la Taverne du Cul Talé, avec son Mornave qui Quête.

Le Concombre est là aussi, mais à l’aube, il s’empresse de partir, de même que le nègre et sa bestiole qui réintègrent le bateau des trafiquants, suivis du Concombre. Le bateau traverse un néant peuplé d’îles à palmier qui sont en même temps comme des astres dans cet espace.

Le Voyage de la Marie-Jeanne dans la Nuit des Palmiers.

Là se reproduit le même scénario qu’au début. Le Concombre réintègre rapidement le Cactus-Blockhaus et arrive derrière le miroir. On comprend alors que c’était le reflet du Concombre qui allait courir les tavernes de notre monde. C’est à cet instant que le Concombre se réveille ; il a fait le même rêve qu’au début, le rêve d’un endroit où le sable donne des rêves « mystérifiques et invaincunables » (page 46), et tout recommence : il part en expédition avec Chourave (pendant que le reflet s’endort sur le lit inoccupé du Concombre).

Le Concombre et Chourave partent en expédition pendant que le reflet du Concombre plonge dans le sommeil.

Et l’album se ferme sur la même image qui l’ouvrait, avec la seule différence que cette fois-ci, c’est le jour.

Et dans le lever du jour chaque jour recommence.

Il y a donc une progression vers la lumière, mais dans le cadre d’un cycle infini dont l’album tome 2 « Le retour » concentre une période. Le cycle des jours et des nuits étant inversé dans les deux mondes, les trafiquants passent d’une nuit à l’autre, faisant la navette entre les deux univers.

 

Le reflet du Concombre les accompagne mais, chose curieuse, ce n’est pas apparemment lui qui habite les rêves du « vrai », c’est un autre double que le double onirique mais il lui est superposé.

 

On ne sait d’ailleurs pas comment il vient dans notre monde puisqu’au moment où les trafiquants partent, il doit remplir son rôle de reflet. De même, comment expliquer que le nègre se retrouve la nuit suivante de nouveau de l’autre côté de l’univers ? On pourrait schématiser la situation ainsi :

 

 

On constate un double mouvement d’éloignement / retour : d’une part le nègre s’échappe et reste dans le monde du Concombre, d’autre part, le reflet reste dans notre monde. Et dans les deux cas, le retour à notre monde est inexpliqué. On peut voir là une tentative, déçue, d’échapper à la réalité ou plutôt à « sa » réalité.

 

C’est d’ailleurs précisément la morale de « Rêves de sable I » ; quand le Concombre s’aperçoit qu’il s’est trompé, il soupire : « Jamais on peut sortir de cette triste réalité » (page 10). Prisonnier d’un cycle, il s’aperçoit qu’il ne peut pas y échapper car si le cycle s’inscrit dans le temps, c’est avant tout dans l’espace qu’il est clos.

 

Faisons intervenir ici quelques notions de géométrie non euclidienne. On sait que deux droites parallèles en géométrie euclidienne sont, en géométrie non-euclidienne, sécantes en un point du cercle qui représente l’infini, ce qui implique l’existence d’une nouvelle sorte de droite ni sécante ni parallèle.

 

On peut facilement voir l’analogie qu’il y a entre cette géométrie et l’espace du Concombre. Ainsi, en dépassant l’horizon, Chourave et le Concombre franchissent les limites du cercle de l’infini et là, forcément toutes les différences sont abolies et on retombe dans la « triste réalité ».

 

Voilà qui pourrait d’ailleurs nous permettre de résoudre le problème du passage des personnages d’un monde à l’autre. Utilisons le schéma du cercle de l’infini :

 

 

Ainsi, l’espace situé derrière l’horizon n’est autre que le pourtour du cercle, le long duquel il est naturellement impossible de se déplacer.

 

Donc, en atteignant cette ligne, on peut changer de monde parallèle. Le monde parallèle n’est donc pas celui que l’on croyait parallèle, puisqu’il rejoint l’autre et démontre ainsi son uniformité. Ainsi le théorème est démontré : on n’échappe pas à la réalité ; et il est bien possible qu’on n’atteigne jamais ces autres mondes situés entre deux autres infinis et que l’on sait exister, comme la droite qui n’est ni parallèle ni sécante.

 

Le télescopage des mondes parallèles aboutit à confondre les infinis et à les rapprocher jusqu’à ce qu’ils se rejoignent, bouclant l’espace et faisant de l’endroit où tombe la nuit et de celui où le soleil se lève deux lieux interchangeables et où l’on n’arrive jamais, puisque quand on veut aller à l’un, on arrive à l’autre. « Rêve de sable », c’est la découverte d’un cycle-prison et c’est un constat d’échec.

 

Mais si l’espace extérieur est clos, il reste l’espace intérieur. Si les mondes parallèles de l’univers du récit sont bloqués, on peut penser qu’il reste les mondes de la conscience. C’est principalement la recherche du tome 1.

 

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 Notes: