Alain Corbellari

Les mondes du Concombre masqué

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L'espace (suite)

 

3) Espace du récit et espace dans le récit

 

« Une araignée dans le plafond » est l’un des chefs d’œuvre de Mandryka. C’est en tout cas l’histoire la plus délirante qui soit sortie de sa plume par l’inextricable enchevêtrement des divers plans du récit qui détruisent entièrement notre logique habituelle. Je la diviserai en quatre parties :

a) 4 heures du matin le Concombre voit des éléphants jouer au bowling dans son grenier. Ils lui disent que c’est dans sa tête et qu’il a une araignée dans le plafond.

Le Concombre découvre des Eléphants en train de jouer au Bowling dans son Grenier.

b) Le Concombre va chez le docteur Freud qui voit l’araignée dans sa tête. À cause d’un faux mouvement, le psychanalyste bascule dans la tête du Concombre et se retrouve devant le Cactus-Blockhaus. Chourave qui a peur retourne chez sa mère.

Terrorisé Chourave s'en retourne chez sa Mère.

c) Le Concombre va dans sa chambre. Il y trouve Freud, les éléphants et l’araignée. Celle-ci s’appelle Pénélope. Elle a pris Freud pour Ulysse et Chourave, qui voulait retourner chez sa mère se retrouve sans trop comprendre comment dans un berceau, changé en Télémaque.

L'Amère retrouve le Pére et Chourave se retrouve au Berceau.
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d) Le Concombre se dit que tout se passe dans sa tête. Les éléphants font la fête. Il se bouche les oreilles et entend la même scène à l’intérieur de lui-même.

Le Concombre se retrouve tel qu'en lui-même toujours il change.

Si on veut résumer, on trouve au moins quatre espaces du récit et on pourrait continuer à l’infini puisqu’on ne peut pas savoir à quel niveau est pris la tête que l’on voit. La tête du niveau I a un espace intérieur qui est le niveau II et dans lequel se retrouvent tous les éléments du niveau I, y compris la tête en question qui a toujours un espace intérieur qui formera le niveau III.

 

 

Finalement, tous ces espaces sont aussi vrais les uns que les autres. Le passage est d’autant plus facile qu’il s’agit d’une bande dessinée. Pour illustrer cela, il suffit de citer le passage de la page 8 à la page 9 de ce tome 1 : Chourave, qui retourne chez sa mère dans la troisième case de la page 8, se retrouve dans le berceau de Télémaque dans la case 2 de la page 9, comme s’il avait réellement voyagé, sur la double page, d’une case à l’autre, et ce au mépris de la chronologie interne du récit, puisque nous passons, dans l’interpage, d’un récit en « temps réel » à un récit rétrospectif.

 

Ainsi, l’espace du livre prend le pas sur l’espace réel et même sur le temps (de même en page 24 du tome 2, l’indication « pendant ce temps dans la première image de la planche 13 » est très significative). On est pris d’un certain vertige en lisant « Une araignée dans le plafond ». En effet, à quel niveau se passe le récit ? On est dans l’impossibilité de fixer un espace de référence puisque, comme tout se passe dans la tête du héros, l’espace présenté ne sera jamais que l’espace intérieur d’une tête plus vaste. Nous aboutissons ici à une forme d’absurde né d’une subjectivité trop grande. L’espace devient totalement insaisissable. Il n’existe plus. Il n’y a plus que des pages de papier coloré.

 

On retrouve le thème de l’interchangeabilité des univers en pages 28-29 du tome 1 dans une brève histoire intitulée : « Attention chute de phantasme ». Le Concombre rêve : le Concombre du rêve (nous l’appellerons Concombre II), tombe, troue le rêve et s’écrase sur le sol de la réalité. Concombre I se réveille et, pour réparer son rêve, y entre. Le rêve disparaît et Concombre II s’évapore pendant que Concombre I, qui n’y comprend rien, va prendre sa place.

 

Ici non plus, il n’y a pas de raison pour que le processus s’arrête, et le personnage n’a pas davantage d’identité propre. Nous voici donc avec deux définitions apparemment contradictoires de l’espace : d’une part un espace fermé, qui revient toujours sur lui-même ; d’autre part, un espace insaisissable et qui n’existe pas en lui-même. Donc, cet espace de la réalité n’est qu’un leurre. La réalité n’est réelle que parce qu’on ne peut pas en sortir. Et elle cache mal son propre néant. Si on n’arrive jamais à autre chose que la réalité, c’est que le rêve lui est consubstantiel. Ainsi, le rêve n’est qu’une réalité parallèle.

La réalité n'est réelle que parce qu'on ne peut pas en sortir.

Le rêve et ses connotations psychanalytiques sera abordé dans un autre chapitre. Ce qui importe pour l’instant, c’est de comprendre l’optique existentielle de Mandryka qui jongle allégrement avec les contradictions et nous présente une vision du monde somme toute assez pessimiste puisqu’il montre l’individu condamné à vivre dans un monde qui lui échappe de partout.

 

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 Notes: