Alain Corbellari

Les mondes du Concombre masqué

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L'espace (fin)

 

4) Les éléments naturels

 

L’espace du Concombre est profondément égocentrique. Le soleil, par exemple, n’a l’air de briller que pour le Concombre et c’est là que l’espace devient personnage. Le soleil perd son prestige. Vêtu d’une gabardine et coiffé d’une casquette, un litron dans sa besace, il devient simple ouvrier à la page 24 du tome 1, pointant même à la fin de la journée sur une machine installée à l’un des deux mâts entre lesquels est tendu le fil sur lequel il évolue journellement.

La Vie Quotidienne du Soleil ne tient qu'à un Fil.

Surtout, on remonte aux vieilles légendes antiques. Le soleil faisant le chemin de la journée en sens inverse la nuit par les égouts (et longeant une boîte de nuit nommée… Le Styx) offre une transposition du mythe égyptien de Râ. Nous voici aux sources de la mystique occidentale. Comment ne pas comparer la personnification des éléments chez Mandryka et l’animisme des religions primitives ?

La Mère Médite et Râ Nait.

De même l’espace ne peut être que sacré, c’est-à-dire centre du monde[11]. C’est pour cela que la course du soleil ne se situe que par rapport au Concombre. Mandryka est d’ailleurs contradictoire quant à l’emploi du temps du soleil. En page 11 du tome 1, on le voit faire tous ses préparatifs et se coucher bien douillettement.

Coucher de Soleil sur La Drille à Tique.

En page 12, il dort négligemment sur le bord du bout du monde.

Parfois le dimanche, Le Soleil fait la grasse matinée.

En page 5 du tome 2, il se lève avec une perche à la page 5.

Le matin , le Soleil se lève plein d'entrain.

À la page 8, surpris par la nuit qui tombe au bout du monde sous la forme d'une enclume, il se crashe dans le noir, sous les yeux effarés des deux légumes.

Le soir, le Soleil se sent moins radieux.

Enfin, comme on l’a vu, en page 25 du tome 1, il se plaint de devoir passer la nuit à revenir sur ses pas. L’essentiel est en fait qu’il soit considéré comme un personnage à part.

Le Soleil du Bout du Monde est un Somniaque.

La lune est plus tranquille. Elle dort adossée à un nuage.

La Lune dort.

Les nuages eux-mêmes se conduisent tantôt comme de petits animaux espiègles et tantôt (tome 4, page 9) comme des nuages normaux.

Les Légumes adorent faire Burner les Floreuses : "Faire pleurer les nuages".

Néanmoins, cet égocentrisme est parfois tempéré, notamment quand le Concombre évoque tous les autres maîtres du monde. On constate d’ailleurs que cette conception centralisée disparaît progressivement et que déjà dans le tome 3 les allusions y sont plus que lointaines. Ce changement va de pair avec ceux déjà constatés au niveau du contenu des histoires.

 

Dans « Quand passent les motives » (tome 4, page 11-16), le Concombre pressent très nettement la présence et l’attrait d’un espace lointain par son désir de voir un jour la Gare de Lyon, désir d’ailleurs purement enfantin puisque dès que Chourave lui parle de Mercadet-Poissonnière[12], il ne pense aussitôt plus qu’à y aller (page 16). Le Concombre a rarement été aussi explicitement dépeint en enfant que dans cette histoire : jeu du chef de gare, pleurs torrentiels quand il se plaint que Chourave lui « chniaque tout » (page 12), enthousiasme délirant dès qu’un nouveau désir lui est proposé, fascination de la locomotive, ici devenu « loco motive » (« motive » folle), avec ce jeu sur le nom « motive » dans laquelle résonnent à la fois la motivation, la motion (donc le désir) et l’émotion.

 

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 Notes:



[11] Si l’on en croit Le Sacré et le profane de Mircea Eliade.

[12] L’habitué du métro parisien sera peut-être étonné de voir Mandryka écrire systématiquement « Mercadet-Poissonnière » pour « Marcadet-Poissonniers ».