Alain Corbellari

Les mondes du Concombre masqué

page précédente * * * Page 13 * * * page suivante

table des matières

Rêve et réalité (suite)

 

2) Le rêve

 

La distinction entre rêve et réalité est souvent incertaine chez le Concombre. C’est que le rêve peut très bien être lui-même : Mandryka connaît à l’évidence l’apologue fameux[13] de Tchouang tseu se rêvant papillon et se demandant s’il n’est pas lui-même le rêve d’un papillon. Les aventures du Concombre ne sont, après tout, qu’un rêve de Mandryka… Et nous, de qui sommes-nous les rêves ? « Le rêve est une seconde vie » disait Nerval. Mandryka fait sienne cette définition en refusant d’installer un ordre de prééminence entre les divers plans du récit.

Dans « attention chute de phantasme », le contenu du rêve est réduit au strict minimum : le Concombre et Chourave montent chacun dans leur rêve des escaliers qui devraient, si l’on en croit la structure du dessin, finir par se rejoindre. Mais lorsque le Concombre tombe dans le vide, si violemment qu’il en troue son propre rêve et s’écrase sur le sol de la « dure réalité », on comprend que les rêves étaient individuels. Le contenu du rêve a donc moins d’intérêt en lui-même que l’imbrication des niveaux de réalité qu’il permet d’illustrer.

Dans le tome 3 « Maître du Monde », on ne comprend que progressivement que le réveil qui sonne à la page 10 ne marque pas la fin du sommeil du Concombre mais bien le début de son rêve, comme dans certains cauchemars qui mettent en scène l’impossibilité de l’éveil par la récurrence d’une sonnerie fictive. Et malgré une « chute » spectaculaire (précisément emblématisée par une… chute d’eau), l’équivoque reste ; d’autant plus qu’à son second réveil, le Concombre retrouve le personnage qu’il avait rencontré dans son rêve et qui a l’air d’avoir vu la même chose que lui.

Ce fut pendant l'horreur d'une profonde nuit...

Dans « Une araignée dans le plafond », les glissements se font toujours en espace réel. Les contradictions qui en naissent mettent en doute la réalité de cet espace et suffisent à donner l’impression du rêve. Le reflet du Concombre dans « Rêves de sable II » n’est pas un rêve. De jour, il est le double du Concombre éveillé et la nuit il s’échappe. Peut-être est-il le double du rêve. En tout cas il inverse les valeurs et pour un temps prend plus d’importance que le Concombre endormi.

 

page précédente * * * Page 13 * * * page suivante

table des matières

 Notes:



[13] Sur lequel Queneau a construit Les Fleurs bleues.