Alain Corbellari

Les mondes du Concombre masqué

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Rêve et réalité (suite)

 

3 ) Le miroir, le thème du double.

 

Tout ceci nous amène naturellement aux thèmes borgésiens du miroir et du double. Le miroir est le point d’interférence des réalités parallèles. On voit dans « Rêves de sable II » que reflet et personnage ne sont jamais très loin l’un de l’autre. Même l’ombre du personnage a son autonomie. En page 34 du t. 2, l’ombre du Concombre fume la pipe, en page36, elle a la forme d’une machine à café.

La Pipe du Concombre et son Ombre.

En fait, ombre, reflet et rêve ont partie liée. À la limite, image et reflet ne sont pas différenciés. La prééminence de l’un est fictive. Ainsi, dans le tome 3 « Maître du Monde », le reflet, trouvant son image vraiment trop lamentable, décide de partir.

Le reflet du Concombre décide de partir.

Cet album est d’ailleurs entièrement construit sur le thème du double. J’ai déjà signalé dans l’analyse des personnages les curieuses métamorphoses des protagonistes dans cette histoire. Je simplifie par un schéma :

 

 

Les métamorphoses du Concombre sont faciles à suivre. On constate que seul le reflet se transforme ou plutôt se déguise. Au moment où tout s’écroule, le maître du monde (le reflet) éclate. Et le Concombre réapparaît tel qu’en lui-même. Est-ce l’image ou le reflet ? Certainement l’original, qui était resté là caché sous les apparences dont se revêtait son double.

Le Concombre réapparaît tel qu'en lui-même toujours il change.

L’ambition démesurée du Concombre a commencé quand son double a pris sa place. Habillé, le double a grandi et s’est mis à posséder un corps d’homme qu’il n’avait pas avant, mais qui pourtant n’est lui aussi qu’apparence. C’est ce conglomérat d’apparences qui va essayer de gouverner le monde en lui faisant croire qu’il y a une vérité supérieure.

C'est ce conglomérat d'apparences qui va essayer de gouverner le monde .

Si donc à la fin du tome 3 « Maître du Monde » on peut dire que le Concombre a résolu le problème et est en bonne voie de trouver son moi véritable (on peut interpréter ainsi la conclusion ouverte du tome 4 « Vie Quotidienne » qui est le début d’une nouvelle quête), il n’en est pas de même de Chourave On voit dans le schéma ci-dessus que ses métamorphoses sont nettement plus problématiques.

 

Il y a indubitablement un lien entre Célestin Sucebonbon et Aristide Chourave. Le second semble naître du premier, ce qui est acceptable sur le plan de l’espace du récit mais pas sur celui de la temporalité du récit puisque par le trucage du flash-back, le second est bien antérieur au premier[14]. Une fois de plus, Mandryka s’amuse à mélanger espace du récit et espace dans le récit. Le passage de la 2e à la 3e partie pose aussi un problème.

 

Aristide Chourave n’est Chourave que par son nom et son apparence car il n’a pas l’air de connaître le Concombre. Or, dans la troisième partie, au réveil du Concombre, on retrouve Aristide Chourave dans la maison de Chourave. À nouveau, c’est lui et ce n’est pas lui car les deux héros se vouvoient instaurant un rapport de force qu’on n’avait pas encore vu entre eux (sauf dans « le grand jour » dans le tome 4 « Vie Quotidienne », qui est comme une étude préparatoire du tome 3 « Maître du Monde »).

Rapport de Forces entre les Maîtres du Monde

Mais le passage le plus problématique, en même temps que le plus magistral, est celui de la 4e à la 6 e partie. La 5 e est très courte (2 bandes), mais il est important de noter qu’on n’y voit absolument pas de double de Chourave C’est ainsi qu’on passe de Aristide Chourave à Célestin Sucebonbon et par la magie du dessin la transition se fait sans que l’on s’en aperçoive. Aristide Chourave avait accompagné la métamorphose du Concombre en dictateur d’opérette ; comme il n’assiste pas à son ultime transformation en potentat oriental, le lecteur est libre de décider s’il est identifiable à Célestin Sucebonbon qu’il retrouve lorsque le récit revient au « temps réel » de la narration au début de la 6eme partie.

 

Il est inutile d’y chercher une explication rationnelle à ce tour de passe-passe. C’est un jeu du dessinateur qui s’amuse à fractionner l’ordre du réel pour y substituer celui, arbitraire, de ses dessins, parti-pris qui se défend tout à fait puisque nous avons vu que la vraie matérialité du Concombre est dans son écriture et dans son graphisme.

 

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 Notes:



[14] On retrouve le paradoxe temporel du Concombre-Télémaque dans « Une araignée dans le plafond ».