Alain Corbellari

Les mondes du Concombre masqué

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Rêve et réalité (suite)

 

4) L’absurde comme justification.

 

Voilà qui nous mène tout naturellement au ressort principal du récit : l’absurde. On a toujours considéré Les aventures du Concombre comme la BD absurde par excellence. Cet absurde qui est bien sûr le moteur du rire (car ne l’oublions pas, le rire est l’objectif premier de l’auteur) est obtenu, à un premier niveau, par la personnification systématique du paysage mandrykien. Le début de « Tous dans le Bain » en page 12 du tome 2 « Le Retour du Concombre » en offre un bon exemple : on y voit une casserole, un nuage, une horloge, un escargot, le soleil, une ombre, un tableau, un crapaud et deux robinets qui se comportent comme des êtres humains.

Un escargot dans un virage... Pestait contre le mauvais sort... Qui l'avait mis en plein orage... Le nez dehors !

Même le cerveau du Concombre est personnifié, on l’a vu, par un petit vieillard. Il y a bien sûr aussi l’absurde de situation, comme de trouver quinze éléphants dans la même baignoire, moins utilisé et qui sert souvent à symboliser une situation réelle : les éléphants dans la maison, par exemple, pourraient représenter l’encombrement du psychisme par des idées, des complexes, des éléments indésirables émanés du surmoi ou du ça. Mandryka raconte d’ailleurs lui-même que l’irruption impromptue de son père dans sa chambre d’enfant lui faisait toujours venir à l’esprit l’expression « comme un éléphant dans un magasin de porcelaine ».

"Comme un éléphant dans un magasin de porcelaine"

On comprend que les notions d’espace et de niveaux de récit donnent fréquemment. des impressions d’absurdité. En fait, ce sont des absurdités logiques.

 

De même que la géométrie non-euclidienne peut paraître absurde par rapport à la géométrie habituelle, le monde du Concombre nous paraît absurde parce qu’il concrétise un monde que nous avions toujours jugé subalterne, celui de l’inconscient, ce qui expliquerait par exemple la personnification des éléments. On est très proche des surréalistes.

 

Mandryka, avec ses mondes superposés, ses miroirs et ses labyrinthes est très proche de Borges, et là l’absurde rejoint le fantastique. Au delà des jeux d’espace qu’il met en scène, Mandryka superpose deux mondes : le nôtre avec ses problèmes sociaux et un autre, complètement décalé, qui, par ce mélange détonnant, se révèlent porteurs d’une autre, sorte d’absurde, le grand absurde du XXe siècle : l’absurde existentiel.

"Mieux aurait valu ne pas exister !"

La reconnaissance de la pluralité des mondes et de l’impossibilité d’en trouver un qui soit une référence nous y amène tout naturellement. Quand en page 14 du tome 3 « Maître du Monde », le Concombre s’écrie : « l’irrémédiable s’est déjà produit, nous sommes nés », c’est le début de la crise existentielle qui va le mener à chercher à tout prix une solution. La crise était déjà latente dans les albums précédents et on voyait très nettement se dessiner les composantes d’un monde de l’absurde.

"L'irrémédiable s'est déjà produit : Nous sommes nés ! "

Après les désillusions de « Rêves de sable » et du « Grand Jour », le Concombre se lance une nouvelle fois dans une lutte désespérée : il tire parti d’une phrase du Livre du grand tout du moine fou Barbapou pour s’approprier le monde. Le Livre du Grand Tout, c’est encore un fantasme borgésien, un des plus importants d’ailleurs. Mais ce livre fabuleux qui contiendrait à lui seul toute la vérité au monde, Mandryka n’y croit pas. Ainsi, à la fin de l’histoire, Barbapou lui-même vient voir le Concombre pour corriger une phrase de son livre, une seule des 40.000, celle précisément que le Concombre a utilisée…

L'entrée en scène du Moine Fou Barbapou

Ce n’est pas un hasard. Quelle que soit la phrase qu’il aurait choisie, toujours c’eût été la fausse. Comment expliquer, sinon, que les maîtres du monde soient légion ? Chacun a édifié son empire sur la seule phrase fausse du livre et elle est différente pour chacun.

 

À ce point du récit, une question se pose : qui est Barbapou ? Un clin d’œil de l’auteur certainement, une sorte de Dieu ridicule qui se trompe parfois et n’est finalement d’aucun secours à personne. Le Concombre prend conscience du néant de ses ambitions lorsqu’arrivé au sommet de sa puissance, il s’aperçoit que cette puissance n’a été qu’une illusion. Il s’écrie : « N’avoir vécu que pour obtenir et rendre durable l’illusion d’être unique pour s’apercevoir au bout du chemin que le monde est rempli de maîtres du monde ! ». Il ressort de cela une chose aussi simple que capitale : nous sommes tous des maîtres du monde. Nous avons tous voulu à un moment donné être les seuls à détenir la puissance et la vérité.

Ainsi, la leçon est universelle : le concombre-maître-du-monde, c’est tout le monde, c’est chacun d’entre nous face à son absolu. « Hélas… Comment fonder son existence sur l’inexistence des autres ? », demande le Concombre (page 9)[15].

S’apercevant qu’il lui est impossible de s’en sortir, il pense alors à Dieu… et c’est Barbapou qui arrive avec son pot de colle et ses petits papiers pour annoncer la bonne blague : Le Livre du Grand Tout est impossible.

Alors le masque tombe. On s’aperçoit que le maître du monde n’était « qu’un concombre masqué » (page 45), n’importe qui, chacun d’entre nous finalement. Il ne lui reste plus rien, même pas sa mère qu’il réclame désespérément.

Le dérisoire apparaît et le Concombre original semble paradoxalement avoir moins de consistance que son reflet. Celui-ci n’était qu’une chimère et se nourrissait de chimères. L’autre, plus modeste, conscient de sa relativité dans un monde indéchiffrable, son palais s’écroule, symbole de l’effondrement de ses rêves et il part à l’aventure. Il a perdu, mais il a encore tout à gagner, car il éprouve soudain une irrésistible « envie de voir le monde » (page 46).

Dans les dernières images, il voit un panneau où est inscrit « sortie du désert ». Ainsi, la série si organiquement liée des quatre premiers albums se termine-t-elle sur une note optimiste. Peut-être le Concombre va-t-il tout simplement revenir à la vie sans histoires qu’il menait dans tome 4 « Vie Quotidienne »[16] : vivre au jour le jour, en s’écriant de temps en temps : « il y a quand même de bons moments dans cette chienne de vie » (tome 4 « Vie Quotidienne », page 10).

Cette histoire-là pourrait en fait servir de conclusion au cycle des quatre premiers albums. On y sent un apaisement et la résolution des conflits intérieurs précédents, même si elle n’est pas exempte d’interrogations en son début. On y trouve en effet le dialogue suivant, qui évoque irrésistiblement En attendant Godot :

 

Concombre – Mais… Tu n’aimes rien ?

Chourave – Si… j’aime médire !.. Bon alors, qu’est-ce qu’on fait ?

Concombre – Qu’est-ce que tu veux qu’on fasse ?

Chourave – Y’a pu qu’à se suicider !

 

En conclusion, l’absurde se trouve à tous les niveaux : au premier degré comme agrément d’aventures drôles et inattendues et au second degré comme soutien du monde du Concombre et comme explication du nôtre. Le XXeme siècle est le siècle de l’absurde. Mandryka fait en quelque sorte la synthèse de ses différentes représentations.

 

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 Notes:



[15] Après s’être approprié quelques phrases de Valéry (M. Teste, Paris : Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, page 49).

[16] Dont l’ordre d’édition, malgré l’antériorité des récits qui le composent, se révèle ainsi très significatif.