Alain Corbellari

Les mondes du Concombre masqué

page précédente * * * Page 17 * * * page suivante

table des matières

La parodie

 

         Comme je l’ai déjà rappelé, la parodie, ressort essentiel de l’œuvre de Gotlib, est moins centrale dans l’univers de Mandryka. C’est surtout le tome 6 « Le Grand Patatoseur » qui se présente comme une vaste et décapante parodie.

 

1) Le Patatoseur, un désamorçage sans pitié.

 

Le tome 6 « Le Grand Patatoseur » suit le schéma de la BD d’aventures traditionnelles :

 

 

Quoi qu’il arrive, le concombre doit justifier son appellation de « masqué ». Il est un fonctionnaire à la solde du président à vie Mégalo le suprême. On remarque d’emblée l’humeur souriante et décontractée du Concombre qui contraste avec sa réserve habituelle.

« Le Concombre qui Marche » : Une Référence au « Fantôme du Bengale » dit « L'Ombre qui Marche » et Héros « Immortel ».

C’est que là, il y a une aventure à courir. On pense volontiers aux super-héros américains. Une petite souris jouant d’une guitare farfelue commente l’action, tel l’aède ou le conteur oriental qui raconte une histoire hors du commun.

Phase UN : « L'Appel au Héros ».

On voit que l’auteur mélange les sources et tend à dépasser, dans sa parodie, le cadre de la BD pour s’étendre au concept d’aventure lui-même. L’événement qui déclenche tout est banal, c’est la disparition des radis. Le « méchant », nous en avons déjà parlé, est très caractéristique, à cela près qu’il n’a pas originellement ce caractère typé. C’est sa révolte qui, paradoxalement, en fait un personnage codé et donc fictif. À partir de ce moment-là, il est perdu pour la réalité.

 

« L’aventure » en elle-même contient un certain nombre de clichés bien utilisés :

 

a) le « méchant » révèle ses projets au héros avant de le supprimer parce que, il le dit lui-même, « c’est toujours comme ça dans les bandes dessinées » (page 28).

Dogme de base de la BD d'aventures traditionnelles : « C'est toujours comme ça dans les bandes dessinées ».

b) le héros lui échappe à deux reprises.

Première évasion :
Seconde évasion :

c) l’arme du « méchant » se retourne contre lui.

L’arme du « méchant » se retourne contre lui.

d) celui qui tirait les ficelles était un personnage très haut placé : le petit vizir de Mégalo.

Celui qui tirait les ficelles était un personnage très haut placé : le petit vizir de Mégalo.

La où le cliché change un peu, c’est que Mégalo, loin de s’offusquer et de se poser en gardien de la moralité, décide de tirer profit des gains de son petit vizir.

Mégalo, loin de s’offusquer, décide de tirer profit des gains de son petit vizir.

Cette petite entorse au manichéisme qui est de règle dans ce genre d’histoire dérègle la mécanique et le Concombre dépité décide à la fin de l’aventure : « Je ne justifierai plus jamais rien ».

À la fin de l’aventure, Le Concombre décide : « Je ne justifierai plus jamais rien ».

À part à la fin, le manichéisme est de règle dans cette histoire qui en offre d’ailleurs un très intéressant symbole : le livre s’ouvre sur la grand-mère faisant la vaisselle, et se ferme sur cette même scène. Donc, cette obsession de pureté correspond à celle du héros traditionnel. D’ailleurs, c’est chez le méchant que le Concombre découvre le meilleur moyen de laver la vaisselle : l’enzyme Max que le Patatoseur retenait prisonnier, symbole assez évident des forces du bien que les forces du mal empêchent d’agir.

Le meilleur moyen de laver la vaisselle : l’enzyme Max que le Patatoseur retenait prisonnier.

Le malaise du héros dans cette histoire est qu’il se sent manipulé. Autour de lui s’agitent deux « maîtres du monde » et comme il ne veut être soumis à aucun (il a déjà donné !), il se voit forcément relégué dans une catégorie d’histoires qui ne peut pas miser sur « l’aventure ». Dans les BD américaines, le justicier est lui-même une sorte de « maître du monde ».

Le Fantôme du Bengale, dit : « L'Ombre qui Marche » - par Lee Falk et Sy Barry

Le Concombre n’a pas assez d’envergure pour tenir tête à Mégalo et pas assez de noblesse d’âme pour se résigner. Il sera donc un héros de l’absurde et du délire. Nous l’aimons tellement mieux comme ça.

« Le Légume du Bengale » ou « Le Concombre qui Marche » - extrait de « Le Bain de Minuit » page 53
Cliquez sur l'image ou « ICI » pour l'agrandir

On remarquera également que le langage utilise aussi le ton redondant des BD qu’il parodie. En page 33 par exemple, Gronounoursse demande au Concombre : « Qui es-tu, jeune présomptueux ? ». Le langage de « l’aède » devient même obscur à force d’emphase : « Or donc ainsi alors, Chourave se mit à trembler dans son édredon ».

Parodie du ton redondant et emphatique des BD traditionnelles.

À l’inverse, certaines répliques sont d’un style qu’on aurait pu imaginer plus noble : « Mais dites donc, mon ami ! Qu’est-ce que c’est que ce cirque ? » dit le roi en page 46.

« Mais dites donc, mon ami ! Qu’est-ce que c’est que ce cirque ? »

À cela s’ajoute bien sûr les habituelles inventions verbales de Mandryka que l’on abordera un peu plus loin. L’important ici est de voir que Mandryka mélange de nouveau les niveaux et compromet par petites touches l’ordre intérieur de son « aventure ».

 

page précédente * * * Page 17 * * * page suivante

table des matières

 Notes: