Alain Corbellari

Les mondes du Concombre masqué

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La parodie (suite)

 

2) Références explicites

 

Décrypter les références littéraires et bédéiques semées par Mandryka dans les albums du Concombre est un jeu amusant quoique peut-être un peu anecdotique, car ces références tiennent plus du clin d’œil en passant que du système.

 

On remarquera dans le tome 6 « Le Grand Patatoseur » que la formule « Que sont nos radis devenus ? » (page 10 et 14) parodie un vers célèbre de Rutebeuf, popularisé par Léo Ferré et Joan Baez (qui le chanta à Woodstock !) : « Que sont mes amis devenus ? »[17]. Nous avons par ailleurs déjà signalé les références à la poésie de Paul Valéry.

« Que sont nos radis devenus ? »

En page 13 du tome 2 « Le Retour », le Concombre lit un livre intitulé À la recherche du Gomazio mordoré dont les phrases sinueuses laissent facilement traduire « Gomazio mordoré » par « temps perdu ». Le passage grouille de verbigérations (nous y reviendrons), mais on y reconnaît bien le style de Proust.

Marcel Proust
« À la recherche du Gomazio Mordoré »

Saint-Exupéry est l’hôte inattendu des page 23 et 24 du tome 4 « La Vie Quotidienne », référence compliquée par le fait que les deux cases concernées sont respectivement dessinées par Moebius et Gotlib. À la même page 24, l’allusion à Tarzan, ou plus exactement Tarzoon, est un hommage évident au fameux dessin animé érotique de Picha, Tarzoon la honte la jungle (1975).

« Saint-Exupéry » vu par Moebius
« Tarzon » le Lord des Savanes
« Saint-Exupéry » vu par Gotlib

La prolifération des références dans ces deux pages a une fonction de retardement et de divertissement, au double sens du terme, dans l’intrigue : la recherche d’une échelle pour atteindre le rayon de bibliothèque où trône, seul, le Livre du Grand Tout (thème dont les potentialités éclateront dans le tome 3 « Maître du Monde ») est en effet le moment clé du récit, et les pitreries auxquelles se livre le dessinateur, qui joue de surcroît sur le double sens, propre et figuré (« l’échelle mobile des salaires ») du mot « échelle »[18], mettent particulièrement en relief cette quête dérisoire.

« L’échelle mobile des salaires »

En page 15 du tome 4 « La Vie Quotidienne » (7e case) on retrouve une référence non plus littéraire mais graphique : la « motive » qui a « traversé la façade de la Gare Montparnasse en 1895 » renvoie à la fameuse photographie de l’accident effectivement arrivé cette même année (le 22 octobre, pour être précis) en cette même gare parisienne[19].

« Quand passe les motives »

Enfin, les fans de BD trouveront en page 20-21 du tome 4 « La Vie Quotidienne » une allusion qui est à la fois un hommage et une mise à distance par Mandryka de l’un des albums qui a bercé l’adolescence des lecteurs de BD de sa génération : le Concombre ouvre en effet un placard et se trouve soudain en face à un homme coiffé d’un casque lumineux qui s'écrie : « C’était donc ça le secret de la grande pyramide ! » Et le C.M. lui répond : « Non, ici, c’est Mercadet-Poissonnière ». Déçu, l’homme lui avoue : « Des années de recherche et de spéléologie pour en arriver là ?… J’aurais dû changer à Opéra. » Or, on se souvient que dans ses Mémoires E. P. Jacobs confiait qu’il regrettait d’avoir sacrifié sa carrière de chanteur d’opéra à « cette satanée bande dessinée »…[20]

« Pour Mercadet, changez à Opéra !  »

 

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 Notes:



[17] « Que sunt mi ami devenu ? » (La Complainte Rutebeuf, v. 110).

[18] Le peintre restant accroché à son pinceau après qu’on a ôté l’échelle renvoie évidemment au running gag de la Rubrique-à-brac de Gotlib : l’histoire « du fou qui repeint son plafond ».

[19] On signalera en passant l’étonnante fortune de ce document dans la BD francophone, puisqu’il informe des scènes d’albums aussi divers que Du glucose pour Noémie de Fournier (Dupuis, 1971, page 30), Momies en folie de Tardi (Casterman, 1978, page 15) et le premier tome du W.E.S.T. de Rossi Dorison et Nury (Dargaud, 2005, page 7).

[20] E. P. Jacobs, Un opéra de papier, Paris : Gallimard, 1981, page 187.