Alain Corbellari

Les mondes du Concombre masqué

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Portée sociale et philosophique (suite)

 

2) L’éléphant est un loup pour l’éléphant

 

Dans ces conditions, nous nous mettrions volontiers du côté des éléphants qui préfèrent les joies immédiates d’un bain aux promesses d’une culture incertaine. Et pourtant quel triste monde que celui où prendre un bain est devenu le nouvel absolu. Les éléphants sont tombés dans l’excès inverse de considérer un plaisir momentané comme le but idéal à atteindre.

« Tous dans le bain ! » : Prendre un bain est devenu « Le Nouvel Absolu ».

La fable grotesque de « Tous dans le bain » est une effroyable parabole de l’humanité moderne qui s’entredéchire et s’avilit pour assouvir ses appétits mesquins dans le « Chacun pour soi ! ».

Notre Monde est Le Monde du « Chacun pour soi ! » et « À la queue ! »

L’éléphant qui est arrivé en retard se voit soudain abandonné de tous ses congénères. L’esprit de groupe ne fonctionne plus. C’est sa naïveté qui le perd : il est toujours le dernier a savoir ce qui se passe et croit encore à la solidarité. 

« À la queue ! » « À la queue ! »

Les cris « À la queue ! » et « Chacun pour soi ! » se répondent comme deux injonctions nécessaires dont la contradiction n’est plus même ressentie. Notre éléphant ne résiste pas à ce dur apprentissage de la vie et décide de se suicider.

« ADIEU MONDE POURRI  ! »

Là aussi il doit faire la queue, car se lever pour mourir, c’est encore vivre. Jusqu’à la fin, ces désespérés gardent des désirs (dans la queue des suicides, l’un demande à un autre : « T’as pas cent balles ? » — page 23) et jusqu’à la fin, c’est le « chacun pour soi ».

« T'as pas cent balles ?  »
« Je voudrais qu'on m'explique  ! »

La dernière phrase de notre pauvre éléphant nous prouve qu’il a fini par comprendre : « Chacun pour soi ? On se demande comment alors on en est tous réduit à faire la même chose » (page 23), phrase dont l’aspect subversif dans ce contexte d’uniformité et de banalisation est souligné par la remarque d’un autre éléphant : « Ah, pas de politique ».

« Chacun pour soi ? On se demande comment alors on en est tous réduit à faire la même chose ?! »

Et nous voici revenus à la notion d’uniformité qui naît de la réalité. On n’en sort pas. Vaincre ou mourir, la société conditionne l’homme et l’uniformise irrémédiablement. Tous ceux qui veulent prendre un bain doivent suivre le même chemin, mais rares sont ceux qui y arrivent.

« Seul le faible périt. »

L’analogie avec la société moderne est évidemment transparente. À l’inverse de notre éléphant suicidaire, d’autres ont compris que l’hypocrisie et le mensonge leur permettront seuls de prendre leur bain puisque finalement le Concombre dont ils voudraient prendre la place use aussi de ces moyens en arguant que son bain n’est pas un vrai bain.

Et à force de coups bas, c’est finalement quand même le plus fort qui l’emportera.

On pourrait aussi interpréter cette histoire sur le plan de la lutte des classes : un Concombre propriétaire contre des éléphants prolétaires. Ainsi le savoir du Concombre (cerveau) est convoité par les éléphants qui ne cherchent à se l’approprier que pour avoir les privilèges. C’est pour eux un alibi car seule la baignoire (privilège) les intéresse.

Le Concombre, lui, ne se sent pas concerné par les « grands problèmes modernes », c’est une sorte de petit bourgeois. On lui reproche d’ailleurs de « rouler dans une baignoire sourde » (page 18), expression dont l’absurdité apparente ne doit pas faire illusion.

Après tout, pour le Concombre aussi, le savoir n’est qu’un alibi : il n’hésite pas à s’en débarrasser à la fin pour avoir la tranquillité, prélude paradoxalement angoissé à la sagesse qu’il acquerra après avoir renoncé à être maître du monde.

« Tous dans le bain » est donc, une fois de plus, un constat d’échec : échec du savoir et échec de la société capitaliste avancée dans son espoir d’arriver, en fin de compte, à une situation sociale stable.

 

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 Notes: