Alain Corbellari

Les mondes du Concombre masqué

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Portée sociale et philosophique (suite)

 

3) La Puissance, l’Argent et les Femmes

 

Le Concombre : « La Puissance, L'Argent, et les Femmes ! »

Les trois mots sont associés à deux reprises : dans « Le Grand Jour » (tome 4 « La Vie Quotidienne ») et dans le tome 3 « Maître du Monde ». Là, le conflit social latent de « Tous dans le bain » est exprimé explicitement. Dans l’espace de la BD, le patron est tout naturellement le personnage principal. Les autres, les figurants, sont les employés. C’est quand Chourave devient délégué syndical (donc prend une position sociale définie) que ses rapports avec le Concombre se font plus distants. Le conflit est ouvert : le pouvoir, l’argent et les femmes, le Concombre les a. Pour la bonne raison qu’il a le savoir (Le Livre du Grand Tout), savoir qu’il ne consulte jamais et qui n’est donc qu’une indispensable mystification.

Chourave en « Délégué Syndical »

Le débat est plus terre-à-terre. Le Concombre oriente la discussion sur la condition féminine : il se déclare pour « la libération de la femme » alors que les trois femmes qui travaillent pour lui sont quasiment réduites en esclavage et que la relation qu’il entretient avec elles est essentiellement infantile : elles le dorlotent comme un bébé, image transparente à la fois de l’Œdipe et l’immaturité du Concombre, traits qui font au demeurant bon ménage avec l’aspect « tout public » de ses aventures : la discussion politique passe nettement au-dessus de la tête des enfants et le rire désamorce ici une sexualité refoulée.

Le Concombre et les Femmes

Le Concombre résout le scandale de sa situation dominante en déclarant que la libération sexuelle n’est qu’un mythe. Deux théories s’affrontent ainsi sur le désir :

 

CHOURAVE

 

 

 

La répression est responsable du refoulement.

(Wilhelm Reich[21])

 

LE CONCOMBRE

 

Une réflexion sur la sexualité dans son rapport avec la vie sociale se doit d’éviter tout malentendu sur la constitution du désir, précisément parce qu’il est dans la nature même du désir d’entretenir l’illusion de l’impossible. […] Le désir implique, dans sa constitution même, le manque.

(Bernard Muldworf[22])

 


Le Concombre Masqué et Chourave polémoquent sur la Libération Sexuelle

Muldworf, qui connut son heure de célébrité au début des années 1970 pour sa réfutation de Reich, semble avoir été l’une des lectures marquantes de Mandryka, et la bonne surprise que l’on avait de voir que Chourave n’est pas aussi inculte qu’il en a l’air est très vite tempérée par le fait que l’ouvrage de Muldworf dénonce précisément la naïveté de Reich qui oppose de manière simpliste une prétendument bonne « nature » et une « société » tout uniment répressive.

 

La suite du développement de Muldworf est particulièrement intéressante dans la confrontation des deux personnages. Le psychanalyste estime en effet qu’« une telle argumentation [celle de Reich] ne mériterait pas d’être relevée si des auteurs contemporains ne l’utilisaient, avec moins de naïveté et de sincérité, avec le seul souci démagogique de se gagner les bonnes grâces de certaines couches sociales, la jeunesse en particulier[23] ». Le medium BD étant traditionnellement destiné à la jeunesse, on se défend difficilement de penser que Mandryka a voulu peindre en Chourave le type même du démagogue dénoncé par Muldworf.

 

Toutefois, si l’on fait abstraction de ce contexte implicite, on voit aussi que la position défendue par le Concombre tend à consolider sa propre position de force en maintenant les autres dans une dépendance qu’il peut contrôler. Même si la position de Muldworf a toutes les chances d’être partagée par Mandryka, la situation conflictuelle de Chourave et du Concombre brouille cette axiologie auctoriale et met en avant le désaccord des personnages bien plus que la possible vérité de l’une des deux théories défendues. Ce qui importe est que chacun rend l’autre responsable des problèmes observés.

Le Pouvoir, c'est Le Savoir !

Ajoutons à cela que ces problèmes matériels et sociaux empêchent le Concombre de « se cultiver » (car c’est le « Cultur Day »). Au moment où il va lire dans le livre, il est trop tard. Encore une fois, le savoir véritable reste inaccessible. Et la compensation positive de cet échec, c’est que, le « Cultur Day » fini, Chourave et le Concombre redeviennent les amis qu’ils étaient avant.

« AHEUM ! »

Mais ce n’est que partie remise. Dans le tome 3 « Maître du Monde », en ouvrant au hasard Le Livre du Grand Tout, le Concombre pointe du doigt une phrase sibylline qui l’interpelle : « Dans un univers de cyclistes, seuls les sophistes se graissent la patte, les autres freinent » (page 19). Nous connaissons déjà le résultat. Ce qui va maintenant nous intéresser, c’est de démonter le mécanisme qui a construit l’empire du nouveau maître du monde. Le savoir n’est pas pris tel quel : il s’utilise et perd ainsi son universalité et son caractère absolu.

 

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 Notes:



[21] Résumé par Bernard Muldworf, Vers la société érotique, Paris. Grasset, 1972, page 162.

[22] B. Muldworf, opage cit., page 61 et 60. La deuxième phrase est soulignée dans l’original.

[23] B. Muldworf, op. cit., p. 163.