Alain Corbellari

Les mondes du Concombre masqué

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Le langage (suite)

 

3) L’invention verbale

 

Ce qui frappe de prime abord quand on lit le Concombre, c’est la verbigération et le foisonnement des associations sonores. Si on fait un relevé des expressions interjectives utilisées par le Concombre, on peut les répartir dans quatre catégories principales :

 

a) les noms propres utilises hors de leur contexte : « Rhône-Poulenc » ou « Mercadet-Poissonnière » se trouvent ainsi déréalisés, et au vu des « Glützenbaum » de fantaisie qui parsèment les Clopinettes, on en vient à douter que l’authentique mais quelque peu oublié psychanalyste « Muldworf » cité dans le tome 4 « Vie Quotidienne » (page 29) ait jamais existé.

b) les expressions usuelles à sonorité particulière : « dermophile indien », « bicarbonate de soude », « marché à terme ».

concombre bicarbonate de soude
Bicarbonate de soude !
Colère à nœuds !
Dermophile indien !

c) les associations incongrues de mots existants : « Bretzel liquide », (l’exclamation favorite du Concombre, elle revient douze fois[25]), « Huile à pneus », « Poilamazout », « Pantoufles à bras », « Prothèse molle », « Colère à nœuds », « Chaussette à clous ! », « Bretelle à clous ! », « Protze et Chniaque ! », « Keskeucé? », « Tartes molles ! » et enfin « G ! » .

Le Flicard : « Alors mes gaillards ? On dépasse les bornes  ? »

d) Les pures forgeries à la manière de Lewis Carroll : « gargoyle boutonneux », « Protz et Chniack », « Va au bugle ! ». Quelques mots reviennent fréquemment, sans aucune logique et avec des sens toujours différents comme « Broutchlague » ou « Broutchmoll » ou le verbe « escargouzer ». Une phrase comme « Qu’est-ce que c’est que ce glossardique qui vient m’enslictuer le shmougle ? » se ressent de l’influence du Jabberwocky carrollien, où l’un des premiers mots que l’on lit est précisément le fantaisiste adjectif slictuous[26].

« Qu’est-ce que c’est que ce glossardique qui vient m’enslictuer le shmougle ? »

Cette influence est également manifeste dans le pastiche de Proust que Mandryka fait lire au Concombre dans « Tous dans le bain » :




A la recherche du Gomazio Mordoré

Chapitre XXVII

Plus Monsieur Muflard décalait de bucques,
plus il gasquait qu’il y eût de rigules à trompouzer ;
et à plusieurs erpules, comme il s’hogagait dans quelques
jindusses collubares, et plogastrait à se varzifier d’avoir dallé
le nez-de-pougue, il vit un escargouze à ses pougatchoves […]


Le Concombre Masqué, tome 2 (Le Retour), page 13)

D’un autre côté, le langage est volontiers décontracté et populaire, tendance générale des auteurs de Pilote. En utilisant des tournures argotiques, Mandryka tombe dans un langage dont on ne sait plus très bien s’il est de l’argot ou s’il est inventé par l’auteur qui utilise la technique argotique de formation des mots. Les mot « morfler » et « chougner » sont bien argotiques, mais que dire de « avoir la glacte » ?

Chourave : « J'ai la Glacte ! » *** Concombre : « J'ai aussi ! » 

Par ailleurs, à partir du mot interview, Mandryka fabriquera « interviouviser », « intervidouiller », « interviouvidouiller ». De même, à partir de la sonnerie du réveil, il formera de nombreux composés utilisant à la fois l’argot et l’onomatopée : « Dringuebailer », « Bringuebaduler », « DRINGUE badulé (c’est-à-dire non permutable) ».

 

L’onomatopée est en effet très employée. Mandryka renverse même ici les valeurs : ce n’est plus le bruit qui forme le mot, mais le mot déjà constitué qui illustre le bruit. Ainsi la pioche fait « piok ! piok ! » et la pelle « plt ! plt ! ». Le procédé sera beaucoup repris par le auteurs de BD.

La pioche fait « piok ! piok ! » et la pelle fait « plt ! plt ! »

Enfin, naturellement le jeu de mot traditionnel est aussi très utilisé : « Ploum ploum, poux dingues ! », « Pantoufles à bras et pot de Gorny », « Ciel, un gros Miko ». Et le plus souvent, l’auteur mélange allégrement les procédés comme dans : « Vous vous gourationnez (formation argotique) le bout de l’horribulaire (calembour) dans le voyeur (populaire) jusqu’au tohu-bohu (onomatopée) » (tome 2 « Le Retour », page 19) :

« Vous vous gourationnez le bout de l’horribulaire dans le voyeur jusqu’au tohu-bohu »

Car la principale règle de Mandryka, après tout, c’est la fantaisie, une fantaisie décapante qui balaie tout sur son passage.

 On pourrait, comme chez Rabelais, établir des listes :

Le Concombre joue

– à saute-champignon

– au gobe mouche

– au tire-larigot

– au marmouset

– à l’ambulance

– à l’arrache-pied

– à faire burner les floreuses

– à rien


Le Concombre : « On joue à Rien ? » *** Chourave : « D'accord ! »
Le Concombre : « Jouer à Rien ? Mais Non ! Allons Faire Burner les Floreuses ! »
Chourave : « Okay ! D'accord ! »

Il mange

– du nougat mou

– du ragougnat bien frais

– du macheglu à la polonaise

– du morvable boujouflé

– du frigouli aux broutches molles

– du bretzel liquide

– du pougatchoff en tartines[27]


« On se fait un Gros Gueuletonnot Bien Bourratif ? »

Le mot s’émancipe. Dans « L’heure de la sieste » (tome 1, page 34), le Concombre a ses mots sur le bout de la langue. Il lui suffit de tirer celle-ci pour que les mots, tels de petits animaux, en descendent.

« Ah !.. Le cri des Berduleux, le soir au-dessus des Conques ! »


« Avez-vous déjà vu  Faire Pousser des Cris à un Sous-Sol Riche de Sous-Entendus ? »
« Non ? Hé bien, C'est Fait ! Soyez Heureux ! Love and Peace !
»

Constatons tout de même que ce ne sont pas les mots qui fractionnent l’ordre du réel. Le langage des personnages reste grammaticalement parfaitement cohérent et Mandryka ne se risque aux inventions verbales que lorsque le sens général de l’histoire peut être sauvegardé.

 

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 Notes:



[25] Mandryka l’explique par l’expression, entendue dans les cours de la bourse, « Air liquide », qui lui a longtemps semblé obscure.

[26] Il n’est d’ailleurs pas même besoin de produire ici la version originale du texte de Lewis Carroll. Il y a en effet gros à parier que la fameuse traduction française d’Henri Parisot ait directement stimulé l’inventivité verbale de Mandryka. On n’en voudra pour preuve que la première strophe du Jabberwocky, rebaptisé « Bredoulocheux » par Parisot : « Il était grillheure ; les slictueux toves / Gyraient sur l’alloinde et vriblaient ; / Tout flivoreux vaguaient les borogoves ; /Et les verchons fourgus bourniflaient ».

[27] Il est peut-être temps de rappeler ici, au vu de la consonance ou de l’origine slaves de plusieurs de ces allusions culinaires, que le concombre est l’un des éléments essentiels de l’alimentation russe et que Mandryka puise ici, si l’on dire, dans son arbre généalogique. On rappellera aussi l’importance des concombres dans la fameuse série Le Goulag de Dimitri : l’hommage oblique à Mandryka n’est, en l’occurrence, pas impossible.