Alain Corbellari

Les mondes du Concombre masqué

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Le dessin

 

La simple présence du dessin, sans tenir compte de ses qualités, est déjà capitale car c’est lui qui apporte l’unité à l’œuvre. Le dessin, la planche dessinée, est le support du récit, il matérialise cet autre monde qui fait l’originalité des aventures du Concombre. Par sa seule présence, il évite les interactions entre notre monde habituel et celui qu’il représente, interactions qui se seraient fatalement produites dans une oeuvre littéraire normale. Ainsi, la technique de la BD en elle-même introduit un dépaysement radical puisque l’imagination du lecteur ne peut pas venir fausser la représentation de l’histoire par des références culturelles antérieures.

« La Vie des Bêtes » : page 2 de « L'Echo des Savanes » n° 1 (1972)

Donc, la planche isole le récit et lui donne une cohérence qu’il n’aurait pas eue autrement. Cet isolement en fait le seul espace de référence, uniquement soumis à la volonté de l’auteur et par là, support de toutes les fantaisies et de toutes les transformations possibles. L’auteur devient démiurge à part entière. Ce privilège de la BD, Mandryka l’a bien compris, refusant toutefois d’abandonner le cadre classique de la planche, comme le font Fred ou Druillet.

Fred
Druillet
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Les planches sont très souvent construites avec les quatre bandes traditionnelles comprenant chacune trois cases dont deux peuvent fusionner. On trouve dans les premiers albums des essais de planches tableaux. Quelques encarts sont disposés d’une manière très libre, essentiellement : citons comme exemples les plus réussis de ces compositions tabulaires les page 11, 12, 13, 18, 20, 21, 22, 23 et 27 du tome 1 « Les Aventures Potagères », et surtout les page 40, 42 et 43 du tome 2 « Le Retour », d’un onirisme admirable. Mais ces planches se raréfient dans les albums ultérieurs.

Le Coucher du Soleil
« Le Coucher du Soleil sur L'Adriatique »

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1) Un parti-pris de simplicité

 

Le dessin du Concombre est simple et efficace. L’auteur ne se préoccupe pas de dessiner des meubles aux arêtes droites, des escaliers réguliers ou des mouvements de personnages anatomiquement parfaits. D’une case à l’autre, les formes d’un objet ou d’un personnage peuvent varier par souci d’expressivité. Fréquemment, Mandryka néglige même de dessiner les bras du Concombre, quand il court notamment, donnant à son dessin une plastique plus harmonieuse.

« Le Quatuor en Mi bémol Majeur de Ferdinand DELASSUS, Keuchêl 485 »

Ce dessin schématique est courant chez les dessinateurs qui ont commencé leur carrière à la fin des années 60 (Fred, Brétecher, Reiser, etc…), c’est une réaction contre le dessin impeccablement fignolé qui jusque-là servait trop souvent à masquer le vide de la pensée et à confectionner de beaux petits bijoux sans âme. Ce style trouvera des émules bien plus tard chez les auteurs de « L’Association », qui peuvent légitiment se revendiquer de la liberté créatrice de Mandryka.

MIX
&
REMIX

Car sa simplification permet au dessin d’être plus direct. L’expressivité des personnages y gagne en force et en impact. Plus l’image est simple, plus son mouvement est évident. Mandryka a quelque chose à dire et il ne le cache pas sous les grâces d’un dessin précis et bien proportionné.

« OH ! » à 100 mètres.

Notons que la finition du dessin peut varier d’une histoire à l’autre. Dans « Initiation » (tome 1), le dessin est « jeté » à la craie grasse. Le décor n’est qu’une vague ambiance colorée et le dessinateur a négligé la moitié du temps de dessiner les cases. La page suivante offre un grand contraste : le trait est fin et recherché, les couleurs sont disposées avec un grand soin (aucun dépassement) et le pourtour des cases est irréprochablement droit.

« Initiation » ou « Le Grand Jeu de la Vie » ?

« Le Grand Jeu de la Vie » ou « Initiation » ?

On retrouve dans le tome 4 (La Vie Quotidienne), un contraste du même genre entre « Quand passent les motives » aux couleurs simples et aux dessins rapides (comme les trains qu’évoque le récit ?) et « Le Grand Jour », dont les ambiances colorées en font l’histoire esthétiquement la plus « harmonieuse » de Mandryka.

« Quand passent les motives »

Le Concombre : « C'est pas de ma faute si je ne supporte pas le Boléro de Ravel joué sur une cornemuse alsacienne ! »
« Abominale mélopée ! »
dans : « Cultur Day » ou
« Le Grand Jour »

Entre ces deux récits, on voit le trait aller du foisonnement presque anarchique à une sobriété plus léchée, mais toujours, c’est la simplicité qui reste de mise.

 

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 Notes: