Le Roi Clairvoyant

Le Roi Clairvoyant

« LE ROI CLAIRVOYANT » 
Conte extrait du très sage livre « Le cercle des menteurs tome 2 »
de Jean-Claude Carrière :
Le roi clairvoyant
Un roi, qui rendait presque chaque jour la justice (car il ne faisait confiance à personne), ne savait comment discerner la sincérité du mensonge, comment déceler les vrais coupables. La justice, qu’il rendait de son mieux, lui semblait cependant une activité confuse, presque aléatoire.
 
Un homme, qui refusa de dire son nom, vint un jour le visiter et lui proposa un vrai remède à son incertitude.
- Je peux, dit-il au roi, te donner une faculté extraordinaire, celle de distinguer, à coup sûr, le juste de l’injuste.
- Qui es-tu? demanda le roi.
- Ne te soucie pas de mon identité. Je viens d’un lieu où toutes les valeurs sont enfin évidentes.
- Tu sais lire dans les pensées?
- Exactement.
- Eh bien, que peux-tu lire dans les miennes?
- Que tu te méfies de moi.
Le roi vit que cet homme, qui lui donna d’autres preuves de sa clairvoyance, avait raison. Sans doute s’agissait-il du diable en personne, ou d’un de ses messagers. Le roi se méfia, refusa d’abord, et finit par céder, car la tentation était forte. Il accepta, en tout cas, de faire un essai.
À l’audience du lendemain, le monde et ses habitants lui apparurent sous un jour nouveau. Non seulement il pouvait voir, aussi clairement qu’on voit le soleil en plein jour, la culpabilité de celui-ci ou de celle-là, mais il apercevait des ombres dans les pensées de ses amis, de ses femmes, de ses enfants, et même de ses assesseurs, qui l’aidaient à rendre cette difficile justice. Partout il voyait de la cupidité, de l’envie, des méfaits dissimulés, et même des crimes.
Après quelques journées de flottement, il finit par sentir son esprit se troubler. Il dormait mal, il soupçonnait jusqu’à ses enfants, il se croyait obligé de punir des conseillers en qui il avait jusque-là imprudemment placé sa confiance – et ainsi de suite.
Il rappela le démon et lui dit :
- Cette expérience est douloureuse. Je ne sais pas si je vais la poursuivre.
- Douloureuse sans doute, lui dit l’autre, mais bien utile, tu dois le reconnaître.
- À propos, dit alors le roi, tu ne m’as pas demandé ce que je devrais te donner en échange.
- En effet, je ne t’ai rien demandé.
- D’ordinaire, dit le roi, j’ai entendu dire que le diable demande l’âme de ceux à qui il accorde ce genre de faveurs. À leur mort, il les accueille en enfer, où ils rôtissent pour l’éternité.
- D’ordinaire, oui, dit le démon. Oui, d’ordinaire ça se passe de cette façon.
- Peux-tu me remettre tel que j’étais? Avec mes hésitations et mon ignorance.
- Tu le souhaites?
- Oui. Cette clairvoyance suprême n’est pas humaine. Je ne pourrai pas la supporter longtemps. Pour ce qui me reste de vie, elle sera un tourment terrible. Je ne veux pas être infaillible, je préfère rester avec mes doutes, avec mes hésitations, dans ce face-à-face permanent avec la vérité des hommes. S’il te plaît, achevons là cet essai, que je trouve insupportable.
- Je sais bien que ta nouvelle situation n’est pas de tout repos. Et pourtant, qui ne désirerait l’acquérir?
- Ceux qui ont ce désir se trompent. IIs ne savent pas la douleur de la connaissance. Je comprends maintenant pourquoi les chrétiens disent que Dieu punit Adam et Eve quand ils tentèrent de voir le bien et de le distinguer du mal. Remets de l’obscurité dans ma pensée, je t’en supplie. Que la justice redevienne, pour moi, le dur travail qu’elle a toujours été.

L’arbre de la Connaissance du Bien et du Mal

- Je ne peux pas, lui dit le démon.
- Mais tu me l’as promis! Rappelle-toi : tu as accepté que je fasse un essai!
- Au moment où je t’ai donné mon accord, tu ne possédais pas encore le pouvoir que j’allais t’attribuer. Tu ne pouvais donc pas voir que je te mentais.
- Tu me mentais?
- Oui.
- C’est vrai, dit le roi. Je le vois soudain clairement. Tu me mentais. Et à présent tu me dis la vérité.
- L’exacte vérité.
- Je ne peux donc pas redevenir celui que j’étais?
- Tu ne peux pas. D’ailleurs il n’est pas en mon pouvoir de te remettre dans ton incertitude. Je t’ai laissé le choix. Tu as accepté ce que je te proposais, croyant qu’il s’agissait d’un essai. Tu ne peux pas revenir en arrière. Et moi non plus.
- Il n’y a rien à faire?
- Rien à faire.
Le démon s’inclina devant le roi et se retira vers la porte. Avant de sortir, il se retourna et dit :
- Quant au paiement, ne t’inquiète pas. Je ne veux en aucune manière de ton âme. Je ne te demande rien pour l’au-delà. Car tu auras connu ton enfer sur la Terre.
Jean-Claude Carrière
Ce conte est extrait du très sage livre
« Le cercle des menteurs tome 2 » de Jean-Claude Carrière :
LE CERCLE DES MENTEURS Tome 2,
de JEAN-CLAUDE CARRIÈRE
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