jeudi 31 juillet 2014

LA HORDE (20)

Mes Chers Légumes,

Voici la suite de LA HORDE (Page 20):

LA HORDE
préface

* * * * *

LA HORDE

Troisième partie : Meurtre dans la pyramide.

RÉSUMÉ

Nos deux éléphants sont là, dans cette petite bicoque sur une île et l'un d'eux raconte à l'autre une histoire qu'il a dit être la sienne. Il dit aussi, et c'est là que ça se complique : mon histoire est aussi racontée par un autre.

Et au moment où l'éléphant réalise que son histoire est racontée par un autre, il découvre en même temps que cet autre est déjà mort depuis longtemps.

Et, en plus, l'histoire continue. Mais alors ?...

Qui la raconte ?

Il se versa une rasade d'alcool de Pomme, qu'il vida d'un trait. Dehors, le vent s'obstinait ; il commençait à faire froid. Je remis deux bûches dans le poêle.

- Comment ça : "déjà" mort ?... Que voulez-vous dire?

Il considéra son verre vide.

- Je veux dire qu'il était mort depuis longtemps, depuis très longtemps même. En fait, il était mort avant que je n'arrive. Bien longtemps.

- Mais alors, et le Film ?... Il continuait ?...

- Chose extrêmement étrange, oui, il continuait. Comme si de rien n'était. Et moi, je restais là, complètement fasciné par ce cadavre momifié dans la robe de chambre, assis devant son pupitre de projection qui continuait à fonctionner.

Il branla du chef, comme s'il n'arrivait toujours pas à y croire, et poussa un long soupir. Il semblait épuisé. Je commençais à avoir faim.

- Que diriez-vous d'un petit déjeuner, lui proposais-je. Un bon café avec des tartines, et du beurre, et de la confiture... Ça nous remontera...

Il se leva de son fauteuil sans répondre et s'approcha de la fenêtre. Le jour se levait. Il appuya son front à la vitre fraîche et dit :

- Non, pas tout de suite, allons voir la mer...

Nous descendîmes vers la plage. Des vagues grises déferlaient sous un ciel plombé. Et le vent nous griffait méchamment le visage. Les mains dans les poches, il considéra un moment la mer. Puis il me jeta un regard triste et résigné.

- Rentrons, dit-il.

* * * * *

Le pain grillé craquait sous le couteau. Le miel se répandait sur mes doigts. Les coudes sur la table, il buvait son café.

- Je crois bien que je savais parfaitement qu'il était déjà mort et mon angoisse, c'était à cause de ça. Parce que en fait, je ne voulais pas le tuer ; au contraire, ce que je voulais c'est qu'il soit là, qu'il existe !...

Ce désir de le tuer impliquait un désir qu'il existe, parce que pour tuer quelqu'un, il faut d'abord qu'il y ait quelqu'un...

Et cette angoisse qui me prenait au moment où je m'approchais de lui, c'était l'angoisse d'une révélation qui se faisait dans mon esprit, la révélation qu'il était déjà mort !... Un pur néant, un vide, un nom effacé sur une tombe.

Le soleil se levait.

- ... J'ai compris ça bien plus tard, quand j'ai trouvé les mots pour le penser, mais sur le moment, ça m'a  anéanti... Je me trouvais soudain à la place du vide. Et le monde a éclaté... Les mots sont venus bien plus tard, quand j'ai lu son journal mental.

- Son journal mental ?

- Oui, il y avait un carnet devant lui, sur le pupitre de projection, un carnet noir. Je me suis penché par dessus son épaule et je l'ai pris. Très vite. Sans réfléchir.

Il sortit de sa poche un carnet noir, qu'il me tendit.

- Le voici, je l'ai toujours sur moi et de temps en temps je le relis. Des textes étonnants. Il a intitulé ça : "Journal mental d'un Bandar Fou" . C'est très étrange.

Je pris le carnet noir et l'ouvrit au hasard. Une écriture dense et serrée couvrait les pages.

- Attendez, non... Il faut d'abord que je vous raconte la suite du film.

Je posais le carnet sur la table. Il le reprit, le considéra un instant, le frappa sur le plat de sa main et le remit dans sa poche.

- Oui, il vaut mieux que je vous raconte d'abord ce que j'ai vu sur l'écran.

L'histoire continuait.

Je me voyais en train de regarder l'écran, immobile. En réalité, je restais là, pétrifié. Sur l'écran, je tournais les talons et me dirigeais droit sur la caméra. Ce qui se passa est difficilement descriptible... C'était incroyable !...

Rien ne bougeait dans la Pyramide. On n'entendait que le ronronnement de la Machine.

Elle fonctionnait toute seule. Peut-être le récit qu'avait programmé le Bandar achevait-il de se dérouler suivant la logique des prémisses qu'il avait énoncées, mais alors, dans cette hypothèse, on ne se représente pas très bien les points d'appuis, les défilés nécessaires, et le pourquoi des bifurcations à moins qu'elles ne se fassent sur un modèle unitaire, un récit primordial, Le récit.

- Lequel ? La Bible?

- Peut-être... Je me suis demandé si ce type de récit n'avait pas comme matrice le Récit Biblique. Je n'ai pas encore résolu cette question.

- C'est très vaste comme question.

- En tout cas, je n'en étais pas là. J'étais très étonné de voir le film continuer à se dérouler alors que celui que je croyais en être l'auteur était bel et bien à l'état de cadavre avancé. C'était plutôt surprenant.

Et ce qui se déroulait sur l'écran était encore plus surprenant !... Je voyais quelque chose que je n'avais jamais vu. Je me voyais sortir de la pyramide et... C'était comme si j'étais passé dans un Autre monde. Un Autre monde. Tellement Autre qu'il en était impensable.

C'était absolument fantastique ! Il y avait des gens dans les rues. Des gens, vous comprenez ?... pas des éléphants... non, DES GENS! ...

- Des gens?...

- Oui, des gens !... Je veux dire des HUMAINS!... Là, sur l'écran, j'étais en train de marcher dans des rues où se trouvaient des HUMAINS !...

- Oui mais enfin, c'était du cinéma !...

- C'était réel.., des êtres réels ! avec des visages un nez, une bouche, des yeux !... Et en plus, ils étaient tous différents !...

- Différents ?...

- Incroyable, n'est-ce pas ?... Et ils couraient dans tous les sens, poursuivant je ne sais quelle idée, ou quel désir, peu importe...

L'important, c'est qu'ils avaient l'air de courir après quelque chose qui pour chacun d'entre eux était quelque chose d'unique... d'où leurs trajectoires… qui me semblaient tout à fait désordonnées… un désordre qui m'affolait.

- Vous voulez dire qu'ils allaient dans tous les sens sans se cogner ?...

-Exactement ! En effet !... Cela suppose un sens de la mise en scène absolument surhumain, du génie !...

Il se leva d'un bond, en proie à la plus vive agitation.

- Mais vous ne comprenez pas ! Ce n'était pas de la mise en scène ! Ce ne pouvait en être, c'était trop réel ! Ce n'était pas du cinéma, c'était un monde réel !... Ce monde existait réellement !... Il existe réellement !...

- Enfin, c'est impossible !... Qu'est-ce qui vous fait croire ça ?

Il sortit le carnet noir de sa poche et me le secoua sous le nez.

- Vous n'avez qu'à lire, ce monde existe ! Ce n'est pas un monde parallèle de Science-Fiction ! C'est Le Monde ! Dieu était mort et tout d'un coup, le Monde qu'il avait créé avait changé ! D'un seul coup ! La rupture !...

Il se rassit ou plutôt s'affala sur sa chaise.

- Mais vous ne pouvez pas comprendre... Il faut que vous lisiez ce carnet. Tout y est. Tenez, lisez ça.

Il ouvrit le carnet et me mit ce texte sous la trompe :

"... rester dans une réalité, c'est se répéter. Une seule réalité, c'est l'univers de la répétition. C'est l'Enfer.

Le temps Newtonien n'existe pas réellement, c'est une vue de l'esprit, de l'Esprit de celui qui vit dans une certaine réalité, une réalité causale. Sortez de cette réalité, de cette répétition journalière, horaire, minutée, encadrée, hiéroglyphique et vous entrez dans un autre Monde... (oui, mais comment faire ?)

J'ai mis du temps à le comprendre, un temps infini, un temps indéchiffrable, je ne veux pas essayer d'ailleurs, car ce serait rester dans le monde de la comptabilité, de l'échange, du calcul et tout le problème est justement d'en sortir. Et une fois pour toutes.

Aussi je m'en tiendrai là, à indiquer simplement et sans insister, un mode d'être de la difficulté que j'éprouvais à voir plutôt que comprendre, à voir les différents plans de réalité que masque le récit-type secrété par la Pyramide.

Je ne sais pas encore qui (ou quoi ?...) le raconte, mais je sais que je ne suis pas loin de le découvrir. Moi, je n'en suis que le projectionniste...

16 Juin

Diner, hier soir chez la Baronne B.

Le Docteur Von Biteschoën a soutenu une théorie suivant laquelle le langage si policé et si chaste que nous employons dans nos civilisations mondaines n'est que le travestissement d'un discours ininterrompu sur le sexe.

Malheureusement, la Baronne B. ne l'a pas laissé poursuivre en lui assénant pour la énième fois une phrase de Marx sur le langage comme superstructure.

- Celui-là, comme pare à vent, il n'est pas mal non plus, a lancé le Docteur Von Biteschöen, en riant très bruyamment. Ce qui jeta un froid dans l'assistance. Alors il nous a raconté l'histoire d'un sujet qui, tombé entre les mains des psycopes du 3e niveau, n'arrêtait pas de marmonner quelque chose entre ses dents d'un air de colère terrible.

Ces crétins patentés comprenaient : « Je vous déteste », jusqu'au jour où il s'est mis à hurler : « Je veux des tests » !  On l'a libéré sitôt qu'il les eut fait et réussi.

Ils n'en sont pas encore revenus.

17 Juin

Ce récit-type (celui de la Pyramide) crée une réalité apparente qui devient à la longue, par sa répétition même, réelle pour ceux qui suivent ce récit, par le canal aussi bien de la télévision, des journaux, des flashes d'information, des comic's, des réclames de boîte de conserves, des chaînes Hi-fi, des machines à coudre, etc., etc..., suivant des variations spécifiques à chaque support qui le multiplient à l'infini en une myriade de récits fabriqués sur le même moule, redupliqués en masse, de façon presque instantanée, créant ainsi le niveau : « Civilisation de Masse», qui se trouve être précisément la base sur laquelle s'édifie la Pyramide du Pouvoir Etatique Absolu, en constante création.

Trois niveaux superposés : Les deux niveaux d’en bas ( B et C), sont réels pour ceux qui y vivent, mais imaginaires du point de vue du troisième (A).

Niveau C : Celui d'en Bas, le Métro, l'Underground, l'Enfer... Imaginaire.

Niveau B : Celui de la Surface, la Ville, les Rues, le Purgatoire… Imaginaire.

Niveau A : Celui d'en Haut, qui existe â la fois sur un mode Imaginaire et Réel.

Imaginaire pour ceux du deuxième et troisième niveau, il se représente comme le niveau du Paradis : c'est là que ça jouit, c'est le niveau du Pouvoir. Le Sommet de la Pyramide. Tout le Monde veut en être.

C’est du moins comme ça qu’il est  présenté par le Récit.

En réalité, c'est un labyrinthe de couloirs sordides remplis de sarcophages (*) où les niveaux C et B se répètent par effet de miroir.

- Le Monde réel est parallèle aux trois niveaux et c'est au niveau A que se trouve la Porte.

(*) sarcophages : mangeurs de chair sacrée.

Le niveau du pouvoir est celui qui tient Le Discours (= Le Récit). Il le tient parce qu'il le détient, et c'est ainsi qu'il nous tient. Il monopolise La Parole pour en faire un Récit. Celui qui regarde le Récit se tait. Il en reste interdit (de parole). Toute autre parole est ainsi (par ce tour de passe-passe de parole en récit) interdite. En particulier toute parole véritable, c'est à dire une parole qui transformerait la Masse des niveaux B et C en Humanité (= l'Autre Monde). La porte en est difficilement repérable par la mise à plat de la parole dans le Récit.

Au niveau B et C, les Éléphants. Il ne parlent pas. De quoi pourraient-ils d'ailleurs parler ? sinon du dernier récit entendu, avec les quelques variations dérisoires sur le thème du Béton, qu'ils ont vu la veille au soir à la Télé.

-  « A la Télé, hier soir, Ils ont passé... »

Ce « Ils », c'est nous, ici, au somment de la Pyramide, qui discourons, qui racontons des histoires, toujours les mêmes, toujours la même :

Tout va bien, il est dix heures, dormez braves gens. Et pour que ça aille, il faut que ça continue pareil. Que personne ne bouge, ou je fais donner la garde!

C'est le Discours des Scribes et des Agents de l'Ordre qui sont interchangeables - un jour c’est le Fantôme du Bengale, un autre jour c’est Chirac. C'est du pareil au même.

D'où la célèbre formule: «Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme... »

On pourrait ajouter. «... à partir de la Matrice originelle. »

Les éléphants croient que c'est moi qui crée ces histoires qui les font vivre, donc que c'est moi qui crée leur Monde.

Et ils croient qu'en me tuant, ils se libèreront des chaînes de ce discours. Mais, comme tous les éléphants, ils se trompent. Car ce dont ils sont prisonniers, c'est de leurs chaînes (HI-FI ou de magasins, peu importe, c'est tout comme). En fait, la Police est inutile. Ils se trompent, ce n'est pas moi qui crée ces histoires. C'est la Pyramide qui me présente comme celui qui a le Pouvoir (= le talent) de création (= l'artiste) mais je ne suis que le projectionniste.

- Mais où allez-vous chercher tout ça ? me demande-t-on ?

- Dans les Archives du Temps, je réponds.

Car en fait, je n'invente rien. Je joue sur les paramètres, ça fait jouir la Matrice. Ce n'est pas moi qui invente ces histoires. Je ne fais que les raconter.

Ce qui est assez difficile à concevoir, c'est que cette civilisation de communication instantanée (que permet la mise au service des ondes et la domestication de l'électricité) a transformé les techniques du pouvoir.

Il fut un temps où l'on se servait de chars de combat pour produire des esclaves. Maintenant on se sert du transistor. Music and News. Dans certains pays, le transistor est remplacé par le Haut-Parleur. C'est moins raffiné, mais tout aussi efficace. Et puis c'est plus adapté aux oreilles autochtones plus dures depuis le Concile de Nicée.

22 Juin

En feuilletant le Petit Robert - que Dieu prête longue vie à ce colporteur qui me l'a apporté et que Sa Divine Bénédiction accompagne sa descendance à Jamais -, j'ai découvert une chose fort étonnante et qui m'a rempli de joie toute la journée.

Le mot Fou désigne une pièce de jeu d'échecs (désignée aussi sous le nom d'Officier ou Bishop, c'est à dire évêque en Anglais) et qui serait une déformation du persan « al fali » qui signifie : Éléphant !

En parler à Jean-Jacques Cucul.

Eléphant ?... Et l'enfant !...

Et le Fou ?... Elle fout !...

Et la Trompe ?... Elle a « trompe! » : c'est-à-dire: elle « a une trompe » !

Le mensonge, c'est la trompe de la Mère.

Donc l'Eléphant, c'est l'image de la mère imaginaire, c'est à dire phallique. C'est une représentation en image de la théorie enfantine (ou éléphantine) sur le sexe de la Mère qui peut se dire ainsi: « Maman en a une, et ce n'est sûrement pas elle qui me contredira (qui me détrompera) puisqu'elle est la première à y croire (à VOULOIR y croire). C’est SON fantasme.

TROMPER-DÉTROMPER / Trompette = « Le Nez » de Gogol. Rhume - Atchoum = orgasme nasal.

Pour ma mère, me détromper aurait été : me lâcher.

Et dire que nous pensons tous la même chose, c'est se tromper.

Se « dé-tromper », c'est se poser comme dissemblable.

C'est sortir du désir des autres.

À ce moment de rupture, on perd sa trompe.

Là est la porte sur « l'Autre Monde » : Le monde des « HUMAINS ». Être un parmi les autres.

Ça fait un choc sur le coup. On perd la Boule, on devient un Bandar Fou . Délire de toute-puissance, mégalomanie. On devient Dieu jusqu'au moment où ça s'écroule encore une fois.

Le Vide à nouveau, mais cette fois, on est capable de le clôturer et d'y découvrir son désir propre, très péniblement, très difficilement, à tâtons et ça prend du temps, c'est long, mais enfin, on y arrive, c'est possible.

On regrette parfois la phase délirante, mais ce qu'on a perdu d'un côté, on le regagne de l'autre, du côté de l’Amour.

(*) Cette toute-puissance m'apparaît aujourd'hui comme le Masque d'un Vide. Au lieu d'un Désir, un manque de Désir au lieu du Désir d'un manque.

J'étais un Espace Vide qui se remplissait des Autres, un Ballon rempli d'air, un fou. (Voir l’étymologie de « Fou » dans le Petit Robert). (note du 3 Novembre)"

Je refermais le carnet et dis :

- D'après ce que j'ai compris, en lisant ce carnet, Nous, (je veux dire « les Eléphants »), nous sommes victimes d'une illusion. Une hallucination collective. Le Monde n'est pas ce que nous croyons qu'il est ; ce que nous croyons être la réalité est un paravent qui nous cache le monde réel, un décor de théâtre... un simulacre.. un Récit.

- Un Récit ?

- Oui, ni plus ni moins qu'un Récit, raconté par un Bandar Fou, qui n'en est même pas le créateur.

- Et alors, qui en est le créateur ?...

- C'est assez compliqué. Tout ce que je vois, c'est que cette histoire, je veux dire celle-là même où nous sommes englués, c'est-à-dire celle qui s'est déroulée dans l'ECHO des SAVANES, à partir du numéro 4 et, puis après cette coupure sur laquelle il faudrait revenir, c'est très important, cette coupure, elle n'est pas intervenue par hasard, cette histoire dessinée qui a pour titre : «La Horde» représente une Scène.

Une Scène à trois personnages où les épisodes décrivent dans le temps ce qui se passe en fait dans l'espace de cette scène, comme pour en masquer sous des travestissements, des costumes...

- De théâtre, une scène de théâtre qui représente...

- Ce qui ne peut-être dit, sous peine de voir cette histoire disparaître en tant qu'histoire. Le tout étant représenté sous la forme d'une pièce, on pourrait dire une chambre, d'ailleurs nous sommes tous les deux dans une chambre. Donc toute la scène se passe dans une chambre. Une chambre où il y a trois personnes. En l'occurence, nous sommes deux. Mais dehors, il y a la Mer (= La Mère) ce qui fait bien trois.

De même dans la Pyramide, Jean-Jacques Cucul, le Bandar Fou, la Femme aux cornes de bélier.

Mais parlons d'abord de celle Île sur laquelle nous sommes tous les deux, dans cette chambre, cette bicoque.

Le choix du lieu, d'abord. Cette Île, c'est le Lieu d'où vous voyez la scène. En fait vous, ce sont les Éléphants qui regardent la pièce, je veux dire qu'ils regardent la chambre où deux personnes sont isolées du reste du Monde.

Or « Isolé », le mot « Isolé » et le mot « Île » se répondent. Voyez en Anglais, Île se dit Island.

Mais ces Éléphants qui regardent La Chambre, c'est-à-dire La Pièce, c'est avec vos yeux à vous qu'ils regardent, vos yeux d'enfant.

Vous regardez parce que vous voulez savoir ce qui s'y passe, et que voyez-vous? hé bien, ce n'est pas très clair... En bref, c'est le Foutoir :

Un père Fantôme. Une mère à cornes de Bélier, c'est-à-dire phallique. Elle en a une, et pas moyen de la détromper là-dessus. Vous non plus d'ailleurs, et c'est pour cela que vous avez une trompe. Défense d'y voir clair, vous croyez être un Éléphant et nous sommes tous pareils, tous des Éléphants. Pas de Différence sexuelle.

Il bondit comme un diable de sa boîte.

- Assez ! Qu'est-ce qui vous prend ? Si vous commencez à interpréter cette histoire, vous allez la foutre en l'air ! Et il n'y aura plus d'histoire !

- Et alors ?

- Mais ça signifie la mort pour nous, les Éléphants !

- ... tasmes !

- Comment !? Qu'est-ce que vous dîtes ! ?

- ELEPHANTS !... ELEPHANTASMES !...

Le parquet se mit à grincer sous la table et les cuillères à tintinabuller dans les bols.

- Arrêtez ! Regardez ce que vous faites ! s'écria-t-il, en s'agrippant à sa tartine, effaré.

Le vent poussa un cri de rage, s'enfla soudain et se mit à secouer la bicoque comme un cornet à dés.

- Taisez-vous ! Plus un mot !

Son bol de café s'éleva dans les airs et retomba sur sa trompe. Il partit à la renverse, cul par-dessus tête, avec un cri de goret. Prise de folie, la table trépignait sur place avec fracas, envoyant dinguer en tous sens bols et cuillères, dans une pluie de morceaux de sucre. Le vent redoubla de violence et souleva la maison à la verticale.

Emportés dans un tourbillon de chaises hystériques et de tiroirs sournois qui déversaient leur contenu sur nos têtes, abasourdis par les hurlements d'un orage de fin du monde, nous valdinguions d'un mur à l'autre, emportés dans un maelstrom d'objets contondants et confondus : c'était l'enfer !

Pour corser le tout, la fenêtre s'ouvrit, livrant passage à un déluge d'eau glacée.

Je bus la tasse, luttant pour ne pas perdre pied.

- La fenêtre !... Fermez la fenêtre !, m'écriais-je entre deux profondes aspirations d'eau saumâtre.

Dans l'encadrement de la fenêtre, à la lumière des éclairs qui déchiraient le ciel, je voyais une vague gigantesque qui s'apprêtait à déferler sur nous.

Elle se trouvait bien à quelques kilomètres, mais à la vitesse avec laquelle elle se déplaçait, elle serait là dans quelques secondes. Mon compagnon poussa un cri.

La peur lui donnait des ailes. Il sauta par-dessus un fauteuil et luttant contre la tornade, se pencha au-dehors, tira les volets vers lui et les verouilla.

Aussi soudainement qu'il avait éclaté, l'orage cessa. Le dos à la fenêtre, l'éléphant me regardait épuisé. Il était blanc comme un linge avec quelques trainées de gelée de groseilles sur la trompe.

- Au nom du Ciel, murmura-t-il, taisez-vous !...

Je m'immobilisais. Il n'y eut plus que le silence, ponctué de quelques gouttes d'eau qui tombaient doucement dehors avec un bruit mat.

Je poussais un juron et m'extirpais de la commode Louis XV, ou plutôt de ce qu'il en restait.

- Non mais, regardez-moi ce gâchis !... Je m'avançais sur le mur vers la cheminée et je sentis soudain le sol céder sous mes pas ; la maison reprenait sa position.

- Attention! ça repart dans l'autre sens.

Je plongeais en avant suivi de quelques meubles, dans un bruit de vaisselle cassée.

Lorsque je rouvris les yeux, la maison avait repris son assiette. Nous restâmes un long moment sans bouger à considérer les débris de mobilier qui s'enchevêtraient dans la pièce, puis il dit

- Ça va, vous pouvez parler maintenant, mais il s'en est fallu de peu. Alors, allez-y mollo. Vous avez failli tout foutre en l'air avec vos conneries. Nous avons failli y passer.

- Où ça ?...

- Pas d'ironie, je vous prie, ce n'est pas le moment.

- Comment voulez-vous que je parle, alors ?...

- Je ne sais pas moi... parlez à mots couverts... Que diable, vous n'avez pas besoin de tout dire ! Les métaphores, ce n'est pas fait pour les chiens. Un peu de doigté, enfin !

Il hocha la tête, avec un air navré pour moi.

- Ça vous démange de la dire, la Vérité, hein ?... La Vérité toute crue !... Mais prenez garde, il y en a qui se sont fait fusiller pour moins que ça... Et puis, si vous ne voulez pas que ce canard soit interdit (*), allez-y mollo...

- Ça ne va pas être facile.

(*) Allusion à l'ECHO des SAVANES, dans lequel cette histoire a été publiée.

( À SUIVRE) comme disait Jean-Paul Mougin