vendredi 01 aout 2014

LA HORDE (21)

Mes Chers Légumes,

Voici la suite de "LA HORDE" :

"LA HORDE"
préface

LA HORDE  Chapitre XXX

Il regardait le parquet mouillé, jonché d’éclats de verre. Un morceau de miroir attira son regard. Il se pencha avec un grognement.

-  Tiens, on dirait que ma trompe a raccourci... 

Il eut un soupir.

-  Bon, où en étions-nous ? 

-  Vous étiez dans cette salle de projection... 

-  Ah oui, la salle de projection... 

-  Et sur l'écran, le film continuait; vous sortiez de la pyramide, dans un monde avec des gens... 

-  Oui, c'est ça, des gens... Et vous savez ce que j'ai fait quand j'ai vu ça ?... Ça m'a foutu la trouille, j'ai tourné les talons et je me suis enfui, laissant tout en plan, le Bandar, le Film, la Pyramide et tout ça et je suis rentré en vitesse chez moi. Direction, la sortie. Un coup d'ascenseur et me voilà en bas. Je passe en trombe devant le garde qui en reste comme deux ronds de flan. 

Les rues étaient désertes, mais j'ai tout de même trouvé un taxi qui m'a ramené chez moi. J'étais vanné, mais je n'ai pas pu m'endormir avant l'aube

Un peu plus tard, des cris m'ont réveillé.

Ça venait de la rue.

Je me suis levé. J'ai ouvert la fenêtre.

En bas, c'était l'effervescence des grands jours.

Les rideaux des magasins étaient baissés et une foule bruyante envahissait les trottoirs, débordait jusque sur la chaussée, bloquant la circulation. Ça klaxonnait dur, dans les bagnoles. Au loin, on entendait des explosions et des cris scandés.

-  C'est le Grand soir !  m'écriais-je, en descendant les escaliers quatre à quatre.

Mon proprio était sur le pas de sa boutique de peinture, les mains dans les poches de sa salopette, pas impressionné du tout, l'oeil mouillé et la trompe rouge, bourré comme d'habitude.

-  Qu'est-ce qui se passe ? 

-  Une manif. 

-  Ah bon? En quel honneur ? 

Il se tourna vers moi et m'envoya une bouffée chaude d'odeur de vinasse.

-  Dieu est mort , dit-il avec un air triste.

-  Hé bien, me dis-je à voix haute, les nouvelles vont vite... 

Il eut l'air étonné.

-  Ah bon? Vous étiez au courant ?... 

Moi :  Moi, au courant ? Mais pas du tout, je n'étais au courant de rien ! J'ai été le premier surpris. 

Son regard se fit soupçonneux.

Lui :  Le premier ?... 

Moi :  Écoutez... (j'en avais trop dit). Écoutez, je ne sais pas... Ecoutez... De toutes façons... Il était déjà mort... Et depuis longtemps... 

Lui :  Déjà mort ?... Il était ?... Pourquoi il était ?... IL EST mort !... Et s'il est mort, c'est qu'on l'a tué !... Ya pas à sortir de là; Et... Qui l'a tué ?... Et pourquoi?... Surtout, pourquoi ?... le mobile, voilà l'important... Le mobile... 

Il se grattait pensivement un bouton sur la joue.

Un jeune éléphant en parka verte passa en trombe devant nous, un paquet de journaux en sautoir. On pouvait lire sur la page le titre : "Rouge - l'heure n'est plus aux manoeuvres d'États majors, mais à la riposte populaire !"

Risposte populaire !... Dieu était mort, et ce qu'il fallait, c'était une riposte populaire ? !... Mais de quel genre ? Des manifs ?... des arrêts de travail ?...

Pourquoi des arrêts de travail ? !..

Allons, Français, encore un effort !... Puisque c'est le salariat qui nous aliène, décidons la grève des salaires !

Le jeune éléphant en parka verte rencontra un autre jeune éléphant en parka verte. Conciliabule.

Au bout de deux minutes, d'autres éléphants à parka verte s'agglutinèrent en messes basses. Concile à bulles. Si la Police n'avait pas chargé à ce moment-là, de deux, ils seraient passés à deux milles, et de dix milles en cent milles, ils auraient fini par élire un nouveau Pape.

Le nouveau Pape les aurait bénis et dit : "Dormez en paix, mes agneaux. Le grand rôti est parmi nous ; moi qui le vois tous les jours au petit déjeuner je peux vous dire qu'il est bien plus beau que le petit Crucifié, qui est de la bibine à côté. Mais s'il est plus beau, il est aussi plus difficile : Alors, fini de rigoler, au travail mes agneaux ! Car toute peine mérite sa laine."

Sa laine, Salaire ! Ha ha, je ne m'en lasse pas de celle-là. Le salaire, c'est la tonte de l'agneau.

Remous dans la salle. Monseigneur Lefèvre monte à la tribune et harangue la Foule.

- Mes chers frères, le grand Lustucru n'est pas mort. Rire sardonique. Ha ! Ha ! Ha ! Ce serait trop facile.

Long trémolo sur le   de facile, l'index levé, désignant quelque chose au plafond. 

Tous les regards se lèvent et regardent. Bruits et chuchotements. Monseigneur Lefèvre ne sait plus que dire. Embarrassé, il tousse et se racle la gorge. Tout le monde est très embarrassé pour lui. Allez vas-y Paulot ! Dis nous quelque chose, on est là. On t'écoute. On sait que tu n'as rien à dire. Mais ça ne fait rien. On fait comme si. On fait semblant d'écouter. Et toi tu fais semblant d'y croire et tu causes et tout le monde est content.

Mais alors, vas-y ! Ne reste pas là comme un con sur ta chaise. Parle, nom de Dieu ! Un parmi les autres n'en peut plus. Il se met à vociférer en brandissant le poing. Comment ? Vous nous faites payer une redevance pour un certain programme et puis une fois qu'on a payé, plus de programme ?

C'est un scandale! J'achète une télé parce qu'il y a un programme qui me plaît. L'État me demande une redevance parce que dit-il, la qualité se paye et qu'il n'y a pas de publicité sur nos ondes. Cinq ans après, je me retrouve avec de la publicité, des programmes merdiques et une redevance qui a triplé.

C'est de l'escroquerie ! Il écumait de rage.

Monseigneur Lefèvre fait semblant de ne rien entendre. Il regarde pensivement le vitrail qui représente la Vierge Marie allaitant son marmot et marmonne : Putain, ces nichons.

Ça au moins, c'était un programme qui tenait le coup. Un programme de Bronze. Des générations de scé (mi) naristes l'avaient poli et repoli pour en faire le programme parfait. Mais depuis que le Pape avait introduit les ordinateurs au Vatican, les chefs d'IBM étaient en train de faire sauter la boîte. Ils changent le programme, les salauds ! Ils vont finir par imposer le leur, les fumiers.

Les fumiers ! Le cri éclate comme un coup de tonnerre sous les voûtes de Notre Dame. Toutes les têtes se tournent vers Monseigneur Lefèvre.

-  Qu'est-ce qu'il a dit ? 

-  Le quoi ?... 

-  Les fumiers ?... 

-  Mais de quoi parlent-ils ?... 

-  Je vous dis moi qu'il en sait sur cette affaire bien plus qu'il ne veut en dire. 

-  Quelle affaire ?... 

-  Comment ?... 

-  Mais si, enfin, vous n'êtes pas au courant. Ils l'ont relâché. 

-  Qui ça ?... 

-  Mais.., le meurtrier ? 

-  C'est incroyable !... 

-  Mais si ; bien sûr, c'est à cause du pétrole. Pour avoir du pétrole. 

-  Ah les salauds ! 

-  Comment ça, les salauds ! ?... Mais pas du tout, tout le monde veut du pétrole ?... Alors ?... 

-  C'est quand même scandaleux. 

-  C'est comme ça. 

Dans la rue, c'était le chaos. Les flics débordés avaient fini par s'interroger eux aussi. Et s'étaient mis en grève. Puis avaient organisé leurs propres manifs. Y a pas de raison qu'on soit les seuls à s'emmerder, qu'ils se disaient.

L'agence Tass diffusa le message suivant : Le 12 novembre, une explosion de faible intensité s'est produite sur la ligne 120 du Texte suprême. Des mots ont été blessés et une assistance médicale leur a été accordée. Une enquête est ouverte.

Le Monde, sous la plume d'André Fontaine, s'interrogea sur la mort de Dieu.

"Attentat à la pudeur? Machination? Provocation? Qui peut le dire avec certitude. L'histoire de la Pyramide est riche de trop de complots, vrais ou faux, pour qu'on prenne pour argent comptant les explications officielles ou officieuses qui en seront données. Contentons-nous de noter que plusieurs incidents se sont produits au cours des dernières années dans la Pyramide. En 1964, un scribe du 2 Niveau s’était piqué à la belladone pendant un office au temple d'Éléphantine : en présentant des excuses à la Specia-Unilever, les prêtres du district de Thèbes firent valoir que la responsabilité de l'affaire incombait à des ennemis de la détente .

Quelques années plus tard, un éléphant en uniforme tirait, à l'entrée du temple d'Amon, sur une voiture officielle. Un attentat a été commis également contre le mausolée de Moïse II. En 1974, un incendie a été allumé dans une station de métro... (Suivait une liste impressionnante de mutineries, d'incendies, de détournements d'avions, etc.).

Est-ce à dire que l'ère de l’opposition violente au pouvoir des Surveillants a commencé ?"

(Le Monde, Mercredi 12/1/77)

L'Aurore sortit une édition spéciale avec un article pleine page signé Émile Zola :

DIEU EST MORT !

C'était le dernier de ceux qui étaient nés avant nous. Après lui, il n'y a personne d'autre que nous. Nous sommes maintenant entre nous et c'est avec nous qu'il nous faut vivre. Point Final.

Riposte du Quotidien du Peuple :

DIEU EST MORT

Le peuple de Paris rendra un vibrant hommage au grand Horloger, ce soir à 18 heures à la Mutualité.

* * * * *

La semaine qui suivit fut démentielle. La Police trouva des coupables, qu'elle présenta dans une conférence de presse. Aussitôt l'URSS réclama qu'ils lui fussent livrés afin de leur faire subir un examen psychiatrique. La France prétexta que la demande n'avait pas été formulée dans les formes diplomatiques habituelles pour refuser. Ils furent déférés devant le Parquet qui les jugea innocents.

Innocents, mais pas inoffensifs, puisqu'ils furent conduits presto à l'Aéroport et expédiés en Suisse.

La Police fit une nouvelle conférence de presse pour le moins confuse, au cours de laquelle le ministre de l'intérieur déclara que des coupables, il y en avait tant qu'on voulait.

Ce qui manquait, c'était le mobile.

Personne n'y comprenait plus rien.

Certains soutenaient que c'était une histoire de dette, la Dette Originelle, d'autres que c'était une histoire de lutte pour le pouvoir. On murmurait le nom de St-Pierre. C'était le concierge qui aurait fait le coup. Circonstance aggravante, au bout du troisième jour, tous les journaux cessèrent soudainement de paraître. On crut un instant à un coup de force du gouvernement. Mais quand les postes de radio et de télé tombèrent en panne tous ensembles, ce fut la panique.

Le Récit s'était interrompu. Personne ne savait plus que penser. Les soucoupes volantes se multiplièrent dans les cieux et les théories les plus fantaisistes se mirent à circuler.

L'une d'elles faisait l'hypothèse d'un accident dans la traduction de la Matrice, une coquille dans le Texte Primordial qui avait phagocyté une lettre dans un mot et avait transcrit : « Dieu est mot en « Dieu est mort ». C'était le grain de sable qui avait bloqué la machine et fait sauter le Grand Central.

Dieu était mort et la machine à réciter ne pouvait plus que se taire, faute de texte.

Ce silence fut de courte durée, vu le nombre de candidats à la place laissée vacante. Il y eut une ruée de sarcophages quai Kennedy. Tous les bureaux furent pris d'assaut et le lendemain les programmes annulés étaient rétablis tels quels, sans un seul changement, grâce à la mémoire des Ordinateurs.

Ouf ! On avait eu chaud !

A la télé, un ministre nous expliqua très sérieusement qu'on pouvait toujours manger des légumes secs. C'était très nutritif et ça n'avait jamais tué personne. Sous entendu, continuez à nourrir vos bagnoles de pétrole, faut circuler.

Pourtant, certains commencèrent à abandonner leurs voitures en pleine rue avant même d'être en panne sèche. D'abandons en embouteillages, les pompes â essence furent désertées. Alors les vélos se vendirent à prix d'or. Et le problème se déplaça. On n'en sortait plus. Plus moyen de sortir non plus d'ailleurs. La rue était devenue un champ de bataille permanent. Pas moyen de descendre chercher des croissants sans se faire flinguer. C'était Beyrouth. Un jour que j'étais sorti, poussé par la faim, je me retrouvais pris dans ce qui semblait à première vue une manifestation et qui était, comme je l'appris plus tard, un Exode.

-  Un exode ?... 

-  Oui, un exode vers la mort... Un monde sauvage d'éléphants hagards qui déferlaient à travers la ville, brisant tout sur leur passage, une foule immense, rugueuse et puante qui avançait en rangs serrés, dans un piétinement sourd de pataugas. Une odeur fétide de dents cariées et de peignoirs mal lavés emplissait les rues. Parfois des explosions ; des nappes de gaz lacrymogènes en fauchaient quelques uns, mais le flot des éléphants se reformait aussitôt. C'était la marche haletante des éléphants vers leur destin. Et leur destin, c'était la mort. 

Je me retrouvais pris dans la masse. Impossible de s'arrêter. Impossible de sortir du rang. J'avançais pour ne pas être écrasé. J'étouffais. Parfois, un éléphant demandait, ingénument :

-  Mais où allons-nous ? 

-  Ta gueule! Avance! Répondait un autre. 

On avançait.

k

( À SUIVRE) comme disait Jean-Paul Mougin