mercredi 30 juillet 2014

LA HORDE (préface)

Mes Chers Légumes,

Voici tout d'abord le texte de présentation de l'album publié aux Z'éditions en 1994,
la prépublication de «LA HORDE » ayant débuté dans le numéro 3
de l'ECHO des SAVANES en juin 1973 :

"LA HORDE"

   

Tentative de retranscription d'une tranche d'analyse avec quelques aperçus (pertinents !) de la théorie Lacanienne, « La horde » est l'histoire d'un éléphant qui fait naufrage en pantoufle, rencontre le Maître du Monde (sous les traits du fantôme du Bengale) et se termine en roman psychanalytique.

«Conçue et réalisée par Nikita Mandryka au cours et dans le mouvement même de sa propre analyse, dont elle est partie intégrante, elle laisse entrevoir le trajet parcouru par l'auteur pendant cette entreprise, et, pour finir, sa mutation subjective.
La horde constitue aux yeux du psychanalyste que je suis un document unique - la seule bande de transfert - un témoignage irremplaçable au goût étrange, et pourtant familier, venu d'un ailleurs qui n'est autre que celui de Freud a qualifié d' "autre scène" [andere Schauplatz].

Dr. Michel Royer, Psychanalyste

Mandryka a reçu le Grand Prix d'Angoulême 1994 pour l'ensemble de son oeuvre.

Et voici la préface du Dr. Michel Royer, Psychanalyste

"La horde" constitue aux yeux du psychanalyste que je suis un document unique, un témoignage irremplaçable au goût étrange, et pourtant familier, venu d'un ailleurs qui n'est autre que celui que Freud a qualifié d' "autre scène" [andere Schauplatz].

Outre ses qualités intrinsèques, que je laisse à l'amateur de bandes dessinées le soin d'apprécier en fonction de ses goûts et de sa culture en la matière, elle est en effet la première, et, à ma connaissance, la seule bande de transfert. Avec et sans jeu de mots. On verra, c'est vraiment le cas de le dire, pourquoi.

Conçue et réalisée par Nikita Mandryka au cours et dans le mouvement même de sa propre analyse, dont elle est partie intégrante, elle laisse entrevoir le trajet parcouru par l'auteur pendant cette entreprise, et, pour finir, sa mutation subjective.

Considérée de ce point de vue, "La horde" s'articule autour de deux images-clés.

La première, par ordre d'importance, est celle du rêve d'enfance que l'auteur compare - vocation précoce - à une vignette de BD. Elle représente une voie ferrée cheminant dans une sorte de défilé - Rien de plus. Mis à par un bruit de train... Un bruit de train en train d'arriver, mais qu'on ne voit pas. Soulignons que cette image est encadrée, comme une vignette de B.D., précisément.

Telle qu'elle est, elle constitue à elle seule le texte, ou, si l'on préfère, le contenu manifeste du rêve. La voici telle qu'elle est dessinée, des années plus tard, par l'auteur:

En cours d'analyse, les associations à partir du contenu manifeste du rêve conduisent le rêveur au contenu latent, à partir de la séquence : on ne voit pas le train, mais on l'entend, c'est donc qu'il est en train d'arriver (ou de partir). Association avec ce qui est en train de se passer, à côté, dans la chambre parentale, pour déboucher sur "Défense d'y voir", comme on dit "Défense d'afficher".

Défense d'y voir, donc, qui marque l'interdit et indique, du même coup, le désir qui est le moteur du rêve, et s'y signifie.

La seconde image, répétée deux fois dans le cours de la BD, est la première qui tombe sous les yeux lorsqu'on ouvre l'album. Elle évoque, comme la première d'ailleurs, la fin d'un monde. Il suffit, pour s'en convaincre, de se reporter au contexte dans lequel elle apparaît pour la deuxième fois.

Elle représente la horde - la bande - des éléphants en marche vers leur destin, cheminant, là encore dans un défilé - Au loin, là aussi, un bruit se fait entendre : "Boum".

Du point de vue analytique, elle a valeur de souvenir-écran [Deckerrinerung]. On nomme ainsi des souvenirs nets, précis, fixes (comme une image) qui recèlent en eux-mêmes, sous une forme condensée et déplacée, et en même temps recouvrent les éléments signifiants - i.e. le matériel inconscient - qu'il s'agit d'amener au jour dans l'analyse.

La voilà:

Les deux images que je viens de privilégier, parmi toutes celles qui constituent la trame de la BD, ont fondamentalement la même structure. C'est l'habillage qui diffère.

Le "Défense d'y voir" se retrouve dans chacune d'elle; pour la première dans les associations : c'est ce sur quoi elle débouche ; pour la seconde, sous la forme des défenses d'ivoire des éléphants en marche. C'est vraisemblablement la raison majeure qui a conduit l'auteur à donner à ses personnages la figure d'éléphants. Une autre étant la trompe qu'encadrent les défenses.

C'est que, comme il le dit lui-même, un éléphant c'est pour lui un enfant, et un éléphant - un enfant - ça trompe, ça trompe énormément. Autant dire ça bande, dessinée y compris, ça bande du désir d'y voir sans être vu, en donnant le change, en trompant son monde, aussi bien que lui-même. Référence ici au masque du Bandar Fou qui souligne le regard en le masquant, tout comme celui d'un autre personnage de Mandryka, dans une autre bande: Le Concombre masqué.

* * * * *

L'apparent paradoxe est que ce type tout à fait particulier d'éléphant, singulièrement lorsqu'il se trouve en analyse trompe, et en même temps trompe énormément, de façon quasi constante, mais si je puis dire, par omission. de peur de tromper l'autre, c'est-à-dire son analyste: qu'il n'aille surtout pas, celui-là, prendre des vessies pour des lanternes. Autant dire qu'il trompe pour dire la vérité.

Par exemple, il omettra de dire, parfois fort longtemps, tel événement majeur de son
existence, de peur que l'autre n'aille attribuer à sa névrose cette cause apparente. Autrement
dit, n'aille renouer avec la théorie traumatique de la névrose, au détriment du fantasme.

Fantasme - Le mot est lâché.

Bien sûr, la racine grecque évoque le voir, sous ses deux modes, actif et passif, résumant
pratiquement en elle-même le trajet de la pulsion scopique, soit de la pulsion d'y voir.

Mais le fantasme, du point de vue psychanalytique, c'est surtout le fantôme, le revenant, en
même temps que le lieu où le désir du sujet est pris et mis en scène.

Il faut préciser: le désir du sujet et sa cause, innommable (cf. le texte de Mandryka), et pour
cette raison désignée par Lacan de la lettre (a).

(a), objet cause du désir, dont les tenants-lieu sont les objets pulsionnels: sein, scybale,
voix, et, ici, regard.

Ce n'est pas ésotérisme que de la dire innommable cette cause, mais prise en considération du
fait qu'elle n'appartient pas à l'espace du sujet -lequel est unilatère et bordé - parce qu'elle
n'est, en tant qu'objet (a) que le rebut, le déchet (a letter, a litter) de la concaténation
signifiante qui cause le sujet: soit de sa causation ; en d'autres termes de sa mise en train, en
train de mots (cf. le texte de Mandryka).

Pour en arriver là, sur le chemin de l'analyse, il faut s'être défait, par perte successive des
identifications secondaires, de la problématique moïque dont voici quelques aperçus : se
prendre, par exemple, pour un éléphant, dire: moi!, et moi ?, c'est mon idée..., se faire un
nom, vendre son image, aspirer à la maîtrise de soi, du monde, etc... Simplement parce que
cette problématique, du fait qu'elle est le lot de tout un chacun, est sans issue (cf. les bulles,
dans le métro).

Dès lors, tout s'ordonne autour du regard.

Dans cette optique, le personnage du fantôme, alias le Bandar Fou, est le dernier habillage du
regard, de même qu'une allusion au rôle du phallus dans la constitution de l'objet. Peut-être
faut-il ici souligner que "La horde", avec son montage en boucle et l'inversion finale des
positions (à la fin, c'est le fantôme qui regarde de l'extérieur dans la bicoque à travers la
fenêtre, avant de s'évaporer) retrace très précisément le trajet d'une analyse selon Lacan :
deux tours opérés par l'analysant au fil des mots permettent que chute l'objet et que le sujet
advienne.

Enfin, il convient de dire quelques mots d'un problème plus général : celui du passage du mot
à l'image et de l'image au mot.

Mandryka nous avait déjà habitués à cet exercice.

Ainsi: 

Faire un retour sur soi-même
kTrancher dans le vif du sujet

Le passage du mot à l'image s'appelle en psychanalyse: induction de l'imaginaire par le symbolique.

C'est un processus que l'on retrouve à chaque pas dans le travail et l'analyse du rêve et... dans la création de bandes dessinées.

Autre exemple, donné par Lacan : la loi édicte que celui qui dira que le roi d'Angleterre est un con aura la tête tranchée.

Le sujet qui ne peut dire, à cause de la censure, que le roi d'Angleterre est un con, rêve non pas qu'il l'est, mais que lui, le sujet, a la tête tranchée.

* * * * *

Pour conclure : si vous voulez en savoir un bout sur Mandryka, créateur inspiré des "Aventures potagères du Concombre Masqué" et autres "Rêves de sable", coauteur de "Clopinettes" et surtout en savoir un bout sur votre position subjective de lecteur de Bandes Dessinées, lisez "La horde" et lisez-là en ouvrant grandes vos oreilles.

Prenez en de la graine, avant d'avoir des éléphants dans votre grenier, en train de jouer au bowling pendant que vous essayez de dormir.

Le concombre dans son lit 
Le Concombre découvrant dans son grenier des éléphants

Tant il est vrai qu'à bon entendeur, port-salut, comme on aurait pu dire jadis aux éditions du Fromage.

Docteur Michel Royer

Le docteur Michel Royer, psychanalyste à Aix-en-Provence,
est l'auteur de nombreux articles et conférences, dont :
"Fantasme et Topologie",
"(a), ou le désir attrapé par la queue",
ainsi que :
"Un abord topologique de (a)" (Apertura N°2)
et "Perversion, l'autre manière" (Apertura N° 5)
parus dans la revue Apertura.

Et Maintenant...
Bonne lecture !